Apartheid Américain. Un résumé de cette machine infernale qui suivit l’abolition de l’esclavage, fabriquée pour perpétuer la deshumanisation des Noirs aux Etats-unis.

0
69

Apartheid Américain

 

L’Apartheid est né aux États-Unis est né vers 1880 et a vécu au moins jusqu’en 1970. Faire avec des citoyens de second rang, parqués dans des quartiers périphériques sordides, une communauté militairement tenue en respect par la répression judiciaire et des lois discriminatoires était un projet politique injuste et immoral; la ségrégation, légalisée dans tout le pays vers 1900 par une série d’artifices, en fit une réalité pour plusieurs décennies.

 

En une quinzaine d’années, les acquis des trois amendements à la constitution, qui modifiaient le statut des anciens esclaves, fut grignoté par des dispositions légales prises au niveau local des États, au coup par coup.

 

Pourtant, la législation fédérale était formelle : le 13e amendement avait aboli définitivement l’esclavage aux E.U. en 1865 ; le 14e avait fait des Noirs libres et des anciens esclaves des citoyens à part entière dès 1868 ; le 15e renforçait les pouvoirs de l’État fédéral dans l’application des deux premiers, grâce à un Civil Rights Enforcement Act passé en 1870.

 

Pendant les quelques années qui suivirent la défaite sudiste, les républicains radicaux avaient empêché qu’une combinaison politicienne ne permette aux représentants racistes de la Confédération vaincue de réintégrer l’Union « comme si de rien n’était » ; Sumner et Stevens se heurtèrent même au président Andrew Johnson,  successeur de Lincoln, en 1866, afin de l’empêcher de réintégrer sans condition des États qui étaient entrain, en votant des « Codes noirs » au niveau local, de contourner les dispositions des nouveaux amendements. C’est grâce à ces actions au Congrès que la ségrégation légalisée mit un certain temps à s’installer. Les « Codes noirs » ségrégationnistes ne purent être appliqués dans toute leur rigueur avant 1877, date à laquelle l’armée de l’Union évacua les anciens États confédérés.

 

Intimidés par le KKK, alors qu’ils en avaient encore officiellement la possibilité, moins d’un électeur noir sur trois osait se rendre aux urnes. Dans certains cas, les Noirs pouvaient voter, mais uniquement pour un candidat désigné par le Klan.

 

La ségrégation s’est donc imposée de manière violente et illégale au moins jusqu’en 1880 ; la deuxième étape fut celle de sa législation locale, qui s’établit entre 1880 et 1900 à peu près. La troisième étape, de 1900 à 1917, date de l’entrée en guerre des É.U. au côté des Français et des Anglais, fut celle des grandes conquêtes extérieures de l’impérialisme américain.

 

La rédaction et le vote des lois de la ségrégation raciale intervinrent lorsque, dans les années 1880, les États du Sud passèrent de nouvelles Constitutions locales ; plutôt que de voter des Codes noirs outrancièrement racistes comme en 1865-1867, et afin d’éviter toute levée de bouclier des quelques sénateurs radicaux encore en place, les assemblées locales intégrèrent au milieu de leur règlementation l’ensemble des interdictions légales qui définirent l’exclusion des Noirs pendant près d’une centaine d’années.

 

Ces règlementations portaient sur trois questions centrales : l’obligation de la vie séparée, l’éviction civique, l’exclusion économique. Le but était clair. La ségrégation résidentielle et scolaire, la séparation dans les lieux publics et les transports en commun avaient pour but d’éviter le contact entre les deux populations : le vieux fantasme de la souillure biologique restait très vivace. L’interdiction de voter était stratégiquement nécessaire, dans la mesure où des Noirs électeurs auraient pu élire des représentants Noirs désireux de combattre le système d’exclusion politique économique et culturel mis en place par « Jim Crow ». L’exclusion économique, enfin, en établissant des règles particulières d’embauche et des salaires en fonction de l’appartenance raciale, permettait de tenir en joue une population entière sous la menace du chômage. Il faut dire que le danger était très réel, dans la mesure où les Noirs du Sud avaient obligation de travailler. Tout chômeur, tout vagabond pouvait être incarcéré, puis loué, durant sa détention, à une entreprise privée de travaux publics par exemple, où à un planteur manquant de main-d’œuvre.

 

Le Tennessee établit la ségrégation dans les transports en 1881, puis le Mississippi donna l’exemple en légalisant ses pratiques ségrégationnistes en 1888. Il fut suivi par la Caroline du Sud en 1895, la Louisiane en 1898, la Caroline du Nord en 1901, l’Alabama en 1908, l’Oklahoma en 1910. À cette date, au Nord comme au Sud, la ségrégation résidentielle et scolaire, la privation du droit de vote et la dépendance économique étaient entrées dans les faits et dans les lois. La victoire  intérieure de la domination blanche imposait l’apartheid aux États-Unis. Autoproclamée phare de la civilisation occidentale, l’Amérique impériale tint les Noirs à distance par la force de la loi et celle de la terreur.

 

 Le tournant du siècle fut en effet la grande période du lynchage comme élément de la vie politique américaine : loin d’être un phénomène banal de délinquance collective meurtrière, le lynchage fut un système de gouvernement destiné à compléter l’arsenal légal de l’exclusion. Clairement, il s’imposa comme un bon instrument de contrôle politique et économique de la seconde nation des États-Unis, un acte de guerre et d’intimidation destiné à tenir en respect une population qui, aux yeux des idéologues racistes blancs, n’était jamais assez soumise.

C’est entre 1890 et 1910, que les États-Unis connurent la plus forte progression des lynchages et des émeutes racistes. Ces manifestations collectives extrêmement violentes de la frénésie anti-Noirs se complètent parfaitement : le lynchage, pratiqué de manière régulière (1955 lynchages reconnus entre 1889 et 1901), maintint dans l’exclusion la population Noire en palliant les « insuffisances » de la répression judiciaire et en appliquant strictement les lois Jim Crow. Le lynchage est un avertissement au quotidien ; l’émeute raciste est une punition collective infligée à toute une communauté pour l’inviter à maitriser un peu mieux les Noirs désireux de briser le carcan de l’exclusion. L’imagerie raciste du Noir pré-adamite bestial et hypersexué ressurgit durant cette période : alors que la plupart des lynchés l’étaient pour des raisons politiques, le motif officiel du lynchage de deux Noirs sur trois restait une accusation de viol.

La ségrégation raciale a remplacé l’esclavage par une sorte de colonialisme intérieur défini par des lois écrites ; l’exclusion avait fait de la communauté Noire une nation colonisée : citoyenneté de second rang, inégalité juridique, hypertrophie des devoirs par rapport aux droits, exploitation du travail, vie séparée et pacification par la force. Le schéma colonial traditionnel.

L’adage américain dit que le Sud a perdu une bataille en 1865, contre les Yankees, mais qu’il a gagné sa guerre contre les Noirs.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Les ex-États confédérés ont restreint pour un siècle le vote Noir en imaginant une série de barrages : il y eut la « loi du grand-père » argutie grossière qui empêchait toute personne n’ayant pas eu un grand père électeur de voter. Comme le grand père était forcément esclave, comment le petit-fils aurait-il pu se présenter aux urnes ? Il faut noter que les immigrants Blancs avaient,   eux, le droit de vote, même si leur grand-père était étranger (irlandais, italien, allemand etc.).

Il y eut aussi le fameux « test d’aptitude », qui imposait aux candidats à l’exercice civique une sorte d’examen au cours duquel ils devaient prouver leur capacité à lire (seulement 50 % des Noirs pouvaient lire en 1880). De surcroit, ils devaient pouvoir commenter oralement un paragraphe de la Constitution de l’État. Les « testeurs » s’amusaient beaucoup : ils demandaient aux candidats Noirs de dire si, selon les lois Jim Crow en vigueur dans l’État, ils pouvaient faire ceci ou cela, etc.,  puis les interrogeaient sur le droit patrimonial ou les lois sur la succession. Parallèlement, les instances civiques particulières que sont les « caucus » qui désignent les candidats de chaque parti, étaient fermées aux Noirs.

L’exclusion du droit de vote fut accompagnée d’exclusions économiques redoutablement efficaces pour mettre les travailleurs Noirs à la merci de leurs employeurs Blancs. À la campagne, dans le Sud principalement où ils étaient nombreux, les anciens esclaves et leurs enfants eurent à faire face au système du péonage, qui permit aux planteurs de maintenir sur place en la contrôlant l’ancienne main d’œuvre servile : grâce à une pratique particulière des banques locales en matière de prêts, et à des contrats de métayage, les share-croppers (métayers Noirs versaient une partie plus importante de leur récolte aux organismes prêteurs et à leurs propriétaires bailleurs que les share-tenants Blancs ; la dépendance économique aggravée pour les fermiers Noirs se doubla tout naturellement d’une soumission politique totale : comment  oser aller voter, ou même simplement protester, contre celui à qui l’on doit déjà tant d’argent ?

Dans le Nord, plus industriel, l’infériorité sociale prit la forme d’inégalité systématique des salaires : en 1890, le revenu mensuel d’un artisan Noir salarié est 55 % à peine de celui du Blanc qui travaille dans le même atelier. Les Noirs sont cantonnés dans les travaux de service : en 1900, neuf portiers et neuf serveurs de wagons-lits sur dix sont des Noirs. Alors qu’en 1865 la quasi-totalité des artisans étaient des Noirs libres (barbiers, quincaillers, menuisiers, maçons, maréchaux-ferrants, chaudronniers), en 1900, la concurrence des immigrants Blancs d’Europe et les règlementations discriminatoires des chambres de commerce locales font tomber la proportion à moins de 5 %. 

Absolument exclue et déqualifiée, la main-d’œuvre noire se tourna vers les usines, mais y rencontra l’hostilité des syndicats blancs, tenus par des Irlandais, des Italiens et des Slaves. En 1900, les Noirs durent quitter le grand syndicat blanc AFL et fonder des sections syndicales noires séparées.

Les champions de la suprématie blanche ne seraient peut-être pas allés aussi loin, s’ils n’avaient disposé en la Cour suprême d’un puissant allié. En 1873, la plus haute juridiction du pays avait déclaré qu’il existait deux citoyennetés, la fédérale et la régionale, et que le 14e amendement ne protégeait que la première. En 1883, les juges restreignirent encore l’application de cet amendement, en affirmant qu’il interdisait la discrimination raciale aux États…mais non aux individus. Enfin en 1896, l’arrêt « Plessis contre Ferguson » ajouta la pierre de touche à cet édifice juridique : la Cour y approuvait la mise à la disposition des deux races d’installations et de services « séparés mais égaux ». Elle ajoutait froidement que, si les Noirs voyaient dans ce système un stigmate d’infériorité, c’était « uniquement parce que la race de couleur choisissait de le voir ainsi ».

Le siècle débutant n’annonçait pas pour les « gens de couleur » une ère de gloire et d’espérance : 106 Noirs périrent lynchés pendant la seule année 1900. La pratique était si courante, si populaire, si dénuée de risques que, dans le Sud, le journal local en prévenait ses lecteurs en quête de distraction.

En 1908, à Springfield en Illinois, on compta 6 morts et 70 blessés à la suite d’un procès pour viol où l’accusé de couleur avait pourtant réussi à se disculper.

Dans le Sud, les Noirs accusés de larcin, de meurtre, « d’insolence » ou plus souvent de viol, et qui échappaient au lynchage, étaient la plupart du temps emmenés, de la prison, vers un bagne qui n’avouaient pas son nom. Enchainés et menés à coups de fouet, ils étaient loués à des entreprises qui tiraient grand profit de ces travaux forcés. Si l’esclavage n’avait plus droit de cité, le Sud ne négligeait rien pour s’en rapprocher le plus possible.

En 1832, une chanson à succès popularisa un personnage nommé Jim Crow, soldat de couleur aux origines incertaines. Dans les spectacles, il stéréotypait le Noir du Sud, le transformant en caricature de simplet comique. Petit à petit, son nom en vint à désigner le système social du Sud et la ségrégation. On parlait des trains et des restaurants « Jim Crow » pour qualifier ceux où Noirs et Blancs étaient séparés, et des lois « Jim Crow » qui imposaient la ségrégation dans les lieux publics.

Le système social ségrégué poursuivit deux objectifs absolus : interdire le mélange des races et persuader les gens de couleur de leur infériorité.

Les premières lois ségrégationnistes avaient prohibé les mariages interraciaux. Le mariage impliquait l’égalité, le métissage et la dilution des caractéristiques anglo-saxonnes, toutes choses alors inacceptables. La barrière entre hommes noirs et femmes blanches devait être infranchissable. Plus que jamais, l’homme de couleur était perçu comme un sauvage aux pulsions sexuelles incontrôlées, dont la virilité excédait et menaçait celle de l’homme blanc.

Des pancartes indiquant « Whites » ou « Colored » furent placardées sur chaque établissement public, chaque lieu de rencontre possible. Écoles, restaurants, hôtels, parcs, terrains de sport, bibliothèques et magasins : tout fonctionnait selon le principe strict de la séparation des races. Les Blancs avaient accès aux meilleurs services disponibles, les gens de couleur devaient se contenter au mieux d’installations vétustes.

 

 

 

 Le tournant du siècle fut en effet la grande période du lynchage comme élément de la vie politique américaine : loin d’être un phénomène banal de délinquance collective meurtrière, le lynchage fut un système de gouvernement destiné à compléter l’arsenal légal de l’exclusion. Clairement, il s’imposa comme un bon instrument de contrôle politique et économique de la seconde nation des États-Unis, un acte de guerre et d’intimidation destiné à tenir en respect une population qui, aux yeux des idéologues racistes blancs, n’était jamais assez soumise.

 

C’est entre 1890 et 1910, que les États-Unis connurent la plus forte progression des lynchages et des émeutes racistes. Ces manifestations collectives extrêmement violentes de la frénésie anti-Noirs se complètent parfaitement : le lynchage, pratiqué de manière régulière (1955 lynchages reconnus entre 1889 et 1901), maintint dans l’exclusion la population Noire en palliant les « insuffisances » de la répression judiciaire et en appliquant strictement les lois Jim Crow. Le lynchage est un avertissement au quotidien ; l’émeute raciste est une punition collective infligée à toute une communauté pour l’inviter à maitriser un peu mieux les Noirs désireux de briser le carcan de l’exclusion. L’imagerie raciste du Noir pré-adamite bestial et hypersexué ressurgit durant cette période : alors que la plupart des lynchés l’étaient pour des raisons politiques, le motif officiel du lynchage de deux Noirs sur trois restait une accusation de viol.

 

La ségrégation raciale a remplacé l’esclavage par une sorte de colonialisme intérieur défini par des lois écrites ; l’exclusion avait fait de la communauté Noire une nation colonisée : citoyenneté de second rang, inégalité juridique, hypertrophie des devoirs par rapport aux droits, exploitation du travail, vie séparée et pacification par la force. Le schéma colonial traditionnel.

L’adage américain dit que le Sud a perdu une bataille en 1865, contre les Yankees, mais qu’il a gagné sa guerre contre les Noirs.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Les ex-États confédérés ont restreint pour un siècle le vote Noir en imaginant une série de barrages : il y eut la « loi du grand-père » argutie grossière qui empêchait toute personne n’ayant pas eu un grand père électeur de voter. Comme le grand père était forcément esclave, comment le petit-fils aurait-il pu se présenter aux urnes ? Il faut noter que les immigrants Blancs avaient,   eux, le droit de vote, même si leur grand-père était étranger (irlandais, italien, allemand etc.).

 

Il y eut aussi le fameux « test d’aptitude », qui imposait aux candidats à l’exercice civique une sorte d’examen au cours duquel ils devaient prouver leur capacité à lire (seulement 50 % des Noirs pouvaient lire en 1880). De surcroit, ils devaient pouvoir commenter oralement un paragraphe de la Constitution de l’État. Les « testeurs » s’amusaient beaucoup : ils demandaient aux candidats Noirs de dire si, selon les lois Jim Crow en vigueur dans l’État, ils pouvaient faire ceci ou cela, etc.,  puis les interrogeaient sur le droit patrimonial ou les lois sur la succession. Parallèlement, les instances civiques particulières que sont les « caucus » qui désignent les candidats de chaque parti, étaient fermées aux Noirs.

 

L’exclusion du droit de vote fut accompagnée d’exclusions économiques redoutablement efficaces pour mettre les travailleurs Noirs à la merci de leurs employeurs Blancs. À la campagne, dans le Sud principalement où ils étaient nombreux, les anciens esclaves et leurs enfants eurent à faire face au système du péonage, qui permit aux planteurs de maintenir sur place en la contrôlant l’ancienne main d’œuvre servile : grâce à une pratique particulière des banques locales en matière de prêts, et à des contrats de métayage, les share-croppers (métayers Noirs versaient une partie plus importante de leur récolte aux organismes prêteurs et à leurs propriétaires bailleurs que les share-tenants Blancs ; la dépendance économique aggravée pour les fermiers Noirs se doubla tout naturellement d’une soumission politique totale : comment  oser aller voter, ou même simplement protester, contre celui à qui l’on doit déjà tant d’argent ?

 

Dans le Nord, plus industriel, l’infériorité sociale prit la forme d’inégalité systématique des salaires : en 1890, le revenu mensuel d’un artisan Noir salarié est 55 % à peine de celui du Blanc qui travaille dans le même atelier. Les Noirs sont cantonnés dans les travaux de service : en 1900, neuf portiers et neuf serveurs de wagons-lits sur dix sont des Noirs. Alors qu’en 1865 la quasi-totalité des artisans étaient des Noirs libres (barbiers, quincaillers, menuisiers, maçons, maréchaux-ferrants, chaudronniers), en 1900, la concurrence des immigrants Blancs d’Europe et les règlementations discriminatoires des chambres de commerce locales font tomber la proportion à moins de 5 %. 

 

Absolument exclue et déqualifiée, la main-d’œuvre noire se tourna vers les usines, mais y rencontra l’hostilité des syndicats blancs, tenus par des Irlandais, des Italiens et des Slaves. En 1900, les Noirs durent quitter le grand syndicat blanc AFL et fonder des sections syndicales noires séparées.

 

Les champions de la suprématie blanche ne seraient peut-être pas allés aussi loin, s’ils n’avaient disposé en la Cour suprême d’un puissant allié. En 1873, la plus haute juridiction du pays avait déclaré qu’il existait deux citoyennetés, la fédérale et la régionale, et que le 14e amendement ne protégeait que la première. En 1883, les juges restreignirent encore l’application de cet amendement, en affirmant qu’il interdisait la discrimination raciale aux États…mais non aux individus. Enfin en 1896, l’arrêt « Plessis contre Ferguson » ajouta la pierre de touche à cet édifice juridique : la Cour y approuvait la mise à la disposition des deux races d’installations et de services « séparés mais égaux ». Elle ajoutait froidement que, si les Noirs voyaient dans ce système un stigmate d’infériorité, c’était « uniquement parce que la race de couleur choisissait de le voir ainsi ».

 

Le siècle débutant n’annonçait pas pour les « gens de couleur » une ère de gloire et d’espérance : 106 Noirs périrent lynchés pendant la seule année 1900. La pratique était si courante, si populaire, si dénuée de risques que, dans le Sud, le journal local en prévenait ses lecteurs en quête de distraction.

 

En 1908, à Springfield en Illinois, on compta 6 morts et 70 blessés à la suite d’un procès pour viol où l’accusé de couleur avait pourtant réussi à se disculper.

Dans le Sud, les Noirs accusés de larcin, de meurtre, « d’insolence » ou plus souvent de viol, et qui échappaient au lynchage, étaient la plupart du temps emmenés, de la prison, vers un bagne qui n’avouaient pas son nom. Enchainés et menés à coups de fouet, ils étaient loués à des entreprises qui tiraient grand profit de ces travaux forcés. Si l’esclavage n’avait plus droit de cité, le Sud ne négligeait rien pour s’en rapprocher le plus possible.

 

En 1832, une chanson à succès popularisa un personnage nommé Jim Crow, soldat de couleur aux origines incertaines. Dans les spectacles, il stéréotypait le Noir du Sud, le transformant en caricature de simplet comique. Petit à petit, son nom en vint à désigner le système social du Sud et la ségrégation. On parlait des trains et des restaurants « Jim Crow » pour qualifier ceux où Noirs et Blancs étaient séparés, et des lois « Jim Crow » qui imposaient la ségrégation dans les lieux publics.

 

Le système social ségrégué poursuivit deux objectifs absolus : interdire le mélange des races et persuader les gens de couleur de leur infériorité.

Les premières lois ségrégationnistes avaient prohibé les mariages interraciaux. Le mariage impliquait l’égalité, le métissage et la dilution des caractéristiques anglo-saxonnes, toutes choses alors inacceptables. La barrière entre hommes noirs et femmes blanches devait être infranchissable. Plus que jamais, l’homme de couleur était perçu comme un sauvage aux pulsions sexuelles incontrôlées, dont la virilité excédait et menaçait celle de l’homme blanc.

Des pancartes indiquant « Whites » ou « Colored » furent placardées sur chaque établissement public, chaque lieu de rencontre possible. Écoles, restaurants, hôtels, parcs, terrains de sport, bibliothèques et magasins : tout fonctionnait selon le principe strict de la séparation des races. Les Blancs avaient accès aux meilleurs services disponibles, les gens de couleur devaient se contenter au mieux d’installations vétustes.

 



LE MONDE DU SUD – ELSIE NEWS

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here