Le 22 avril 1961, le célèbre écrivain, essayiste et médecin haïtien Jacque-Stephen Alexis est assassiné par les sbires de François Duvalier.

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La mémoire au service des luttes

Il y a 58 ans, le 22 avril 1961, le célèbre écrivain, essayiste et médecin haïtien Jacques-Stephen Alexis est assassiné par les sbires de François Duvalier.

 Jacques-Stéphen Alexis est né le 22 avril 1922 à Gonaïves (Haïti) sous l’occupation des forces militaires étatsuniennes.  Son père, le journaliste et historien Stéphen Alexis, est une figure connue de la scène politique. Auteur notamment du roman Nègre masqué (qui ne sera publié qu’en 1933), il dénonce à travers l’ouvrage la présence de l’Occupant sur le sol national.  

 La mère de Jacques-Stéphen, Françoise Barthélémy, est originaire de la plaine des Gonaïves et serait une descendante de Jean-Jacques Dessalines, le libérateur et fondateur de la patrie haïtienne.

En 1926, Stephen Alexis, nommé à un poste de diplomate en France, part avec le jeune Jacques-Stephen. Celui-ci est inscrit au Collège Stanilas, à Paris, où il commence ses études primaires.

En 1930, Jacques-Stephen Alexis retourne en Haïti et termine ses études secondaires à Saint-Louis de Gonzague. Il s’inscrit, par la suite, à la Faculté de médecine. La période est marquée par le renouveau du mouvement nationaliste qui portera Sténio Vincent au pouvoir en novembre 1930.

En 1940, à l’âge de 18 ans, Jacques-Stephen Alexis publie un essai remarqué sur le poète surréaliste Hamilton Garoute (né en 1920, arrêté et porté disparu dans les prisons de François Duvalier en 1963), auteur d’une plaquette de vers libres, Jets lucides.  

En 1941, il fait la connaissance de Jacques Roumain et, en 1942, il rencontre le grand poète cubain Nicolas Guillen. L’influence de Roumain sera déterminante sur l’œuvre d’Alexis.

En 1945, en collaboration avec d’autres écrivains et artistes comme René Dépestre et Gérald Bloncourt, il fonde le journal La Ruche, où il publie des chroniques sous le pseudonyme de Jacques-la-colère. L’objectif du journal est de développer une conscience politique et sociale du public.

En 1946, à la suite d’une révolte d’étudiants (sous le leadership des membres du journal), le gouvernement d’Élie Lescot ordonne la fermeture de La Ruche et emprisonne Jacques-Stephen Alexis et René Dépestre. Le mouvement, toutefois, réussit à renverser le régime et occasionne le départ du président Lescot.  

À la sortie de prison, contraint à l’exil, Alexis part pour la France où il poursuit ses études médicales. Il se spécialise en neurologie.                                                                      

Il rencontre l’écrivain Louis Aragon et s’inscrit au parti communiste français en 1949. Il fait également la connaissance d’Aimé Césaire, Léopold Sédar et d’autres écrivains latino-américains et américains notamment le romancier Richard Wright.

En 1955, il publie son premier roman Compère Général Soleil. La valeur littéraire de l’œuvre fait immédiatement d’Alexis un auteur reconnu (le roman frôle le prix Goncourt).

En 1956, il participe au premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Ce Congrès, tenu à la Sorbonne, réunit une soixantaine de délégués venus d’Afrique, d’Amérique et des Antilles. Le thème central du Congrès est la culture des pays noirs. L’exposé effectué par Alexis reste un classique de toutes les tentatives théoriques de définir la littérature haïtienne. Intitulé Du réalisme merveilleux des Haïtiens, le texte essaie de définir les éléments constitutifs de cette littérature. Pour Alexis, si le Merveilleux y joue un rôle important, il est, dans les faits, l’expression d’une réalité concrète ou plutôt d’une volonté de changer une certaine réalité. Il écrit :

  C’est parce qu’ils se rendent compte que leur peuple exprime toute sa conscience de la réalité en utilisant le Merveilleux que les écrivains et artistes haïtiens ont eu conscience du problème formel de son utilisation. Sous les personnages imaginaires du romancero de Bouqui et de Malice, c’est une peinture fidèle des conditions de la vie rurale que le conteur haïtien exécute, ce sont les beautés, les laideurs et les luttes, le drame des écraseurs et des écrasés qu’il met en scène. Dans ses chansons de travail, car chez nous le travail ne se conçoit pas sans musique ou sans chants auxquels participent tous les travailleurs, dans ses chansons de travail, les dieux vaudous de l’Haïtien ne sont qu’une aspiration à la propriété de la terre sur laquelle il travaille, une aspiration à l’eau qui nourrit les récoltes, une aspiration au pain abondant, une aspiration à se débarrasser des maladies qui l’affligent, une aspiration à un mieux-être dans tous les domaine.

Toute  l’œuvre romanesque d’Alexis  tient de ce principe du Réalisme merveilleux.

En 1957, il publie Les Arbres musiciens et en 1959 l’espace d’un cillement.

En 1959, il cofonde le Parti d’Entente Populaire (PEP) et rédige plusieurs textes politiques, dont le Manifeste de la Seconde Indépendance, document dans lequel il définit un programme politique visant à la création d’un Front National Uni. Pour Alexis, il s’agit de réaliser dans un premier temps une union de toutes les tendances politiques en vue de  développer économiquement le pays, et, de toute évidence, dans un deuxième temps, de construire la société socialiste.                                                                                                 

En 1960, parait Romancero aux Étoiles (Recueil de contes où les personnages Bouki et Malis jouent un rôle important).

En 1961,  il se rend à Moscou où il rencontre des représentants des partis communistes de 81 pays.  Il cherche de l’aide pour lutter contre la dictature de Duvalier. Il cosigne la déclaration des 81 (qui pour certains est un compromis entre la Chine et l’Union soviétique)

Au cours de la même année, il est reçu à Pékin par Mao.

Il débarque en Haïti en avril 1961 accompagné de Charles Adrien Georges, Guy Béliard, Hubert Dupuis-Nouillet et Max Monroe. Capturés et torturés, ils seront exécutés par les hommes de François Duvalier.

Décédé à l’âge de 39 ans, Jacques-Stephen Alexis est sans aucun doute l’un des plus grands écrivains de notre littérature et de celle des Antilles. Son existence trop brève ne lui a pas permis d’arriver à la pleine maturité de son talent. Son œuvre était encore devant lui, et on a du mal à imaginer les romans et essais qu’il aurait pu produire si sa jeune vie n’avait pas été fauchée par la terreur duvaliériste. Humaniste et internationaliste, il a été de tous les débats touchant la politique, la littérature, l’esthétique et la lutte anticoloniale. Son roman Compère Général Soleil  a été traduit en plusieurs langues. L’oeuvre est maintenant disponible en créole grâce à une excellente traduction effectuée par la créoliste et professeure Edenne Roc.

Quelques extraits tirés de son texte : Du réalisme merveilleux des Haïtiens 

Il y a dans toutes les cultures nationales un trésor de formes populaires originales qui ne sont encore que fort peu utilisées par les artistes professionnels.

L’art haïtien présente … le réel avec son cortège d’étrange, de fantastique, de rêve, de demi-tour, de mystère et de merveilleux.

…notre art … tend à la plus exacte représentation sensuelle de la réalité, à l’intuition créatrice. Au caractère, à la puissance expressive.

Faire du réalisme correspond pour les artistes haïtiens à se mettre à parler la même langue que leur peuple.

Dans les pays où l’instruction publique est l’apanage d’une très faible minorité, les romanciers sont des exceptions, des hirondelles qui annoncent le printemps.

C’est notre conviction que par un réalisme combattant, un réalisme lié à notre sol, à la création populaire de chez nous,…, nous sommes en mesure de produire,…, quelque chose de vraiment neuf.

Le grand œuvre nait de la conjonction dialectique du talent individuel et du génie collectif du peuple.

Depuis mon enfance, l’influence des conteurs populaires de chez nous m’a marqué.

De l’histoire racontée par nos « simidors », nos  « composes » et de nos « tireurs » se dégagent toujours trois questions angoissantes : Qu’est l’homme? Où va-t-il? Comment vivre? Dans mon œuvre, je crois que l’on peut trouver ces questions et ces réponses.

C’est de la réalité que j’ai tiré la constatation que le merveilleux est une donnée constante du réalisme haïtien, qu’il s’agisse du folklore, de l’art populaire ou des œuvres de nos créateurs professionnels.

Récit, poème épique ou lyrique, chant et musique ont depuis toujours pour l’Haïtien confondu leurs frontières.

Notre roman appréhende l’homme dans tout le contexte de la réalité par une sorte d’intuition divinatoire qui est tout le secret du génie nègre.

Dans la conjoncture historique actuelle, c’est d’abord avec le roman des peuples noirs et d’Amérique latine que le roman haïtien a une fraternité de combat.

Tant que le racisme et l’impérialisme n’auront pas été définitivement liquidés sur la planète, les peuples de couleur devront se tenir fermement les mains.

Repose en paix frère et camarade.

Alain Saint-Victor

 

   

 



LE MONDE DU SUD – ELSIE NEWS

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