la nécessite d’un ajustement culturel – parte 2 de 2 – Rezo Nòdwès

0
24

                                                                                        Par Alin Louis Hall

Mercredi 17 avril 2019 ((rezonodwes.com))– Faute de n’avoir pas articulé une vision postcoloniale, la première expérience de décolonisation subit le revers de ses manifestations sous la forme des crises toujours renouvelées, multiformes et complexes. Le seuil fatal des déséquilibres pouvant engendrer le « chaos » est désormais atteint sur tous les plans : spirituel, moral, éthique, économique, politique, écologique, etc. « Le problème haïtien nous parait avant tout un problème culturel. Et sa solution ne peut résider que dans une réforme intégrale de la mentalité haïtienne[1]. »

Pour s’en convaincre, on n’a qu’à constater que la société haïtienne a complètement abdiqué sur la question de la complexité et de la sophistication. À l’origine de ce phénomène, on retrouve la dissociation comme mécanisme psychologique de défense face à un environnement hostile. La violence, en tant que levier et impératif sécuritaire du système, fut un formidable instrument de soumission. La terreur accompagnant le processus de falsification de soi plongeait et maintenait les Africains dans des scénarios insensés à l’origine de troubles psycho-traumatiques qui se sont installés de façon chronique, sous la forme de troubles de la personnalité, par l’intermédiaire d’une dissociation traumatique.

De cet état dissociatif, découla une anesthésie
émotionnelle se manifestant par un sentiment d’étrangeté, de déconnection et de
dépersonnalisation. Dans la majorité des cas, les Africains devenaient
spectateurs de leur propre situation qu’ils percevaient sans émotion. On
s’explique ainsi cette mémoire traumatique transgénérationnelle paralysant les
enfants et petits-enfants créoles comme bossales de la révolution haïtienne
jusqu’à parfois les exproprier d’eux-mêmes. La dissociation agit comme une
séparation fonctionnelle entre les éléments psychiques ou mentaux qui sont
habituellement réunis. Sans surprise, la société postcoloniale ne s’était pas
donnée comme mission la prise en charge de ces victimes de tant de violence.
Alors, sans aucune protection ni thérapie, les Africains, dans leur immense
majorité, utilisèrent leurs outils et référentiels pour créer un monde
imaginaire et imaginé. Si la cosmogonie interprète et met en relation l’univers,
le temps, la vie, la nature les choses, elle représente aussi le lien entre les
êtres humains et tous les éléments qui l’entourent. En tout état de cause, pour
affronter les réalités de la transplantation brutale, la conscience mystique
devint le prisme à travers lequel on déplacait la ligne d’horizon de la
transcendance. A mille lieux de la conscience patriotique indispensable à la
construction de l’État-Nation.

De ce point de vue, la mémoire traumatique atavique
entraina non seulement des contre-conduites comme dans le cas du marronage mais
surtout alimenta une déconnection et un débranchement qui ont imprimé la
trajectoire de la postcolonie. Avec une « perception de soi »
infectée, une « sensation d’évidence » contaminée, la confrontation
avec soi-même devint inévitable dans la mesure où tout doit être interrogé et
questionné sans fin. Alors que l’on se croit sensé et très rationnel, on va se
retrouver face à des peurs inexplicables alimentant un évitement permanent.
Comme un tout petit enfant, on développe une vulnérabilité face à des
situations banales. Devant un problème tout simple, on marche à reculons sous
l’effet foudroyant d’un trac qui paralyse pour un rien. Dans un contexte
pareil, les mécanismes de défense ne font pas appel à la cohérence dont on a
besoin pour vivre. La mémoire traumatique fait qu’on ne peut plus compter sur
aucune logique sinon la conscience mystique pour transcender toute insécurité
ou fuir la réalité à laquelle on tente d’échapper. Qui n’a pas vu des
situations sans danger déclencher une panique ? Comment expliquer notre
insécurité sans raison apparente ?

Dans la même veine, comment interpréter notre indolence
par rapport à la violence et l’impunité de la « société coloniale sans
sanction » dépositaire de l’ordre cannibale esclavagiste ?  Si la dissociation est un moyen de défense et
la réaction universelle des humains face à la peur ou à la douleur, il s’agit
ici de faire demi-tour pour remonter en amont de cette insécurité. Il s’agit
d’un traumatisme profond que seule la transplantation pourrait expliquer. Alors,
la conscience mystique permettait le repli sur soi pour fuir la nouvelle réalité
hostile de la plantation. Or, l’intelligence situationnelle est la capacité à
cerner sa situation dans ses différentes dimensions et dans sa complexité pour
apporter une réponse appropriée. Au risque de nous répéter, en quoi notre
conscience mystique nous a permis de développer une intelligence situationnelle
collective et  la conscience patriotique
nécessaires à la construction de l’État-Nation ?

En clair, l’intelligence situationnelle représente un
défi que chacun peut relever pour réagir, en temps réel, avec pertinence, à des
situations et à des contextes très contrastés, impliquant des personnes très
différentes. Développer son intelligence situationnelle facilite l’anticipation
et la gestion de l’aléa, renforce la confiance que l’on peut avoir en soi-même
et confère par là-même une certaine sérénité dans l’action. En s’exprimant
pleinement dans les relations interpersonnelles et de groupe, elle devient
collective lorsque les occasions de concertation, de négociation, de gestion
des conflits ou de conseil mettent les solutions en orbite. Toutefois, la
véritable question est de savoir pourquoi, depuis le 18 novembre 1803, les
outils et référentiels des enfants créoles et bossales de la première
expérience de décolonisation se sont retrouvés muets à la disparation de
l’ennemi commun. Alors, pétrifiée devant les enjeux de la construction d’un
État puissant, la société postcoloniale en levée de rideau accusa une carence
d’intelligence situationnelle collective pour la construction d’une société
moderne et humanitaire.

On pourrait illustrer ce phénomène avec de nombreux
exemples pour confirmer l’enracinement durable d’une dissociation nationale et
collective en amont de notre particularisme têtu.  Sinon, comment expliquer que les innovations
qui font appel à l’intelligence situationnelle collective n’arrivent pas, selon
le mot cher aux Haïtiens, à « atterrir » ? Depuis la création du
premier corps de pompiers d’Haïti en 1873 par le Père Daniel Weik du Petit
Séminaire Collège Saint Martial, pas une agglomération urbaine y compris la
capitale haïtienne ne dispose d’une compagnie fonctionnelle de pompiers.
Pourtant, en tenant compte du succès des technologies de l’information, les
Haïtiens ne sauraient se passer des outils modernes de communication. En ce
sens, cette assimilation prouve que l’Haïtien est capable de s’approprier des
innovations technologiques. En tout état de cause, la véritable question est de
savoir pourquoi l’ordre social n’a pas su créer ni le citoyen haïtien encore
moins l’homo « haitianus » economicus en lieu et place de l’homo
« whatsappiens »[2].

On est tenté de dire que, pour la grande majorité des
Haïtiens, les notions de citoyenneté économique, d’inclusion financière et de
droit à un avenir partagé renvoient à des idéologies étranges et exotiques. Mais,
comment expliquer le silence de nos outils et référentiels face aux innovations
sociales et politiques ? Pourtant, le succès des « chemins de
croix », des processions de la « Fête Dieu », des pèlerinages à
« Saut d’eau » et les croisades évangéliques des églises dites
« protestantes » établit la prévalence d’une conscience mystique et
d’un comportement religieux intense. Suivant ce cheminement, à quoi peut-on
vraiment attribuer cette dévotion pendant que les Haïtiens n’arrivent même pas
à organiser une marche pacifique contre la corruption qu’ils dénoncent du bout
des lèvres ?  Il semblerait que l’enjeu
principal de la fureur religieuse serait le maintien du statut et de la place
dans l’ordre social. Dans un contexte pareil, les objectifs stratégiques de
construction de l’État-Nation continueront à percuter chaque jour le mur de la
dissociation nationale. En ce sens, le développement fulgurant des technologies
de communication confirme que la gratification immanente et personnelle comme notre
motivation essentielle. Pour les compagnies de téléphonie cellulaire, pari
pris, pari gagné.

Cependant, médusée dans
une incapacité à approprier la moindre complexité ou à proposer le minimum de
sophistication, la société postcoloniale est restée sous l’emprise d’une
pathologie plurielle. A l’alternative constructive, on oppose le particularisme
aveugle et un intégrisme contreproductif qui maintient Haïti dans une longue
nuit. Pour n’avoir pas repoussé les bornes de la conscience mystique, la
société postcoloniale n’arrive pas à assimiler l’éthique et le
scientifique.  En ce sens, l’école de
malheurs dite des « Griots » a planté les semences d’une pédagogie
pour rester à la surface des choses. En ce sens, le « noirisme » comme
le « mulâtrisme » représentent les deux faces de la même médaille.  Pour panser les blessures psychologiques du
triptyque de la traite, de la transplantation et de l’esclavage, les outils et
référentiels allaient combattre tout ce qui n’était pas perçu culturellement
authentique.  Nous avons déjà évoqué que
le marronage n’a pas toujours été fécond dans la mesure où, pendant la période
postcoloniale elle a apporté des pseudo-réponses aux défis de taille. Là encore
on retrouve une puissante manifestation de l’inefficacité de nos outils et
référentiels qui ont été incapables de proposer une alternative mais qui se
sont rabattus sans coup férir sur les exutoires et mécanismes compensatoires.
En panne d’inspiration, les enfants créoles et bossales de la première
expérience de décolonisation n’ont pas trouvé mieux que d’inventer une pléthore
d’expressions proverbiales comme la thérapie nationale aux blessures psychologiques
de l’ordre colonial esclavagiste. 

Incapable de sortir du
paradigme colonial, la société postcoloniale a inventé tous les succédanés au
lieu de confronter la surdétermination. En effet, nos proverbes constituent
l’ossature d’une axiologie que la doxa populaire transmet oralement de
générations en générations. Les Haïtiens croient utiliser leurs proverbes avec perspicacité.
En voici une petite sélection de proverbes qui constituent le bréviaire d’un
fatalisme bien planté dans les consciences publiques et qui renseignent sur
l’ampleur du désespoir. Ce sont :

« Ayiti se tè glise – Malere pa brital – Pa
konen pa al la jistis – Sa je pa wè, kè pa tounen –  Zafè kabrit pa zafè
mouton –  Malere se dan devan –  Si danmijann poko plen, boutèy pa ka
jwenn –  Kabrit pa mare nan pikèt bèf – Kapon antere manman l – De mèg pa
fri – Chen ki konnen-w, se li ki souke ke-l pou ou – Chemen lajan pa gen pikan
– Tout bèt jennen mòde – Moun ki di men koulèv la, se li ki touye-l – Se sou
chen mèg, yo wè pis – Konstitisyon se papye, bayonèt se fè – Bèf pou wa, savann
pou wa, ya demele yo – Wòch nan dlo pa konn doulè wòch nan solèy – Depi nan
 ginen, nèg rayi nèg – Ou monte makak voye wòch, premye moun li kase tèt
se ou – Tout bèt nan lanmè manje moun, men se reken ki pote pi move non – Kote
y’ap plimen kodèn, poul pa ri – Dlo ou pa pè se li ki pote ou ale – Chat
konnen, rat konnen, barik mayi-a rete la – Se soulye ki konnen si chosèt gen
twou – Se lè koulèv la mouri ou wè longé-l – Bouch manje tout manje, li pa pale
tout pawòl.- Je wè, bouch pe- Kase fèy kouvri sa – Moun ki  manje pou kont yo pa janm grangou –  Bèf ki gen ke long, pa janbe dife – Pa fouye
zo nan Kalalou – Rete trankil, se remèd kò – Pati bonè pa di konn chimen pou sa
– Koulèv ki anvi grosi se nan twou li rete – Zòrèy pa fèt pou pi long pase Tèt
– Degaje pa peche – Chodyè monte sou non ti moun, li desan sou non gran moun – Bèt
ki pa gen ke, se bonDye k’ pouse mouch pou li – Chak nèg andeyò gen’w mon konpè
lavil – Lè’w jwenn yon zo nan mitan chimen, pa janm bliye sa, genw lè l te gen
vyann sou li- Pa gen rat kap bouche twou kote sourit fin pase, li ka bezwen’l
yon jou pou’l sove tou. »

Dans le cas de « mikob
pa touye Ayisyen »
, tout se passe comme si les Haïtiens donnent à la
vibration de ce mantra et à sa résonance le pouvoir de confèrer une
invincibilité aux personnes qui le répètent. Dans ce cas précis, il semblerait
que nous sommes en présence d’un cas aigu de dissidence cognitive dans la
mesure où l’effet des parasitoses sur la cognition n’est plus à démontrer. Et
lorsqu’on ajoute la prévalence de l’avitaminose, les fonctions cognitives peuvent
se retrouver irréversiblement endommagées. Evidemment, le particularisme
aveugle et têtu continue à clamer haut et fort la résilience du peuple haïtien
sur tous les toits.

Clairement, une sociologie apte à appréhender la
complexité historique et anthropologique permettrait de secouer cette inamovibilité
assumée. Selon nous, le reformatage du cerveau haïtien doit être
total. Alors, comment panser les blessures psychologiques du triptyque
haïtien de la traite, de la transplantation et de l’esclavage ?
Sommes-nous restés ankylosés dans la transe du 18 novembre 1803 ou encore
pétrifiés sous le choc du 17 octobre 1806 ? La sociologie européocentrique
suffit-elle pour interpréter un univers de mondes parallèles, enchevêtrés et
superposés ? En quoi les thèses de Marx, de Durkheim, de Weber nous permettent-elles
de cerner l’asymétrie de référentiels d’une Haïti formelle, informelle,
visible, invisible et souterraine ? Si les recherches sociologiques
s’attaquent aux problèmes de société, tout se passe comme si la société
haïtienne détenait la pierre philosophale. Apres l’échec en Haïti du
christianisme comme religion et du français comme langue, les Haïtiens pensent
s’en sortir avec le vodou et le créole. Tributaires du schéma binaire, au lieu
de placer l’éthique et le scientifique au cœur de leurs préoccupations, les
Haïtiens ont imposé l’autre face de la même médaille comme solution. On n’a
qu’à constater l’état social pour se rendre à l’évidence que l’indigénisme, le
mulâtrisme, le noirisme, l’indigénisation du clergé haïtien, la reconnaissance
officielle du créole et du vodou ont confirmé la panne d’inspiration. 

Pour conclure, notre intention est de rappeler que les
sociologues devraient se pencher sur les dynamiques sociales au lieu
d’abdiquer. En ce sens, les journalistes et les romanciers devraient évacuer le
champ sociologique pour que les sociologues puissent s’attaquer à des
thématiques complexes. La sociologie haïtienne devrait s’atteler à comprendre
la psychologie du transplanté pour en faire un champ d’études spécialisées.
Ainsi, elle pourrait mieux camper les pans du drame psychosocial haïtien afin
d’intervenir adéquatement et de façon originale dans la situation de crise
permanente. Après la falsification de soi qui commença sur le sol africain dès
la capture, il importe de rappeler que l’affranchissement général ne signifiait
pas que nos ancêtres étaient au bout de leurs peines. En fait, un nouveau volet
de leur drame existentiel s’ouvrait. Il leur fallait se procurer tout ce dont
ils avaient besoin. Alors, pour sortir du paradigme colonial, l’introduction
des études postcoloniales dans le curriculum de l’enseignement permettra de
stimuler la réflexion.

Selon nous, l’état social haïtien est resté trop
longtemps incompatible aux exigences et objectifs stratégiques de la
construction de l’Etat-Nation. A cela, plusieurs raisons. D’abord, la brutale
transplantation alimentant une dissociation transgénérationnelle. Puis, il y a
l’asymétrie de référentiels et l’inefficacité de nos outils qui protègent
jalousement une « Haïti plurielle ». Là réside un problème que la
névrose narcissique ne fait qu’amplifier. Enfin, le déficit de sophistication
et de complexité qui ne nous permet pas de faire face aux chocs externes comme
internes. Pour dire les choses autrement, Haïti ne peut plus remettre à demain
l’incontournable ajustement culturel. En clair, il faut l’émergence d’un
nouveau courant de pensée.

Parce qu’on a tort de croire que la société postcoloniale qui émergea rompit avec le passé, il importe de comprendre pourquoi la mutation indépendantiste opéra une césure à la surface dans une déroutante continuité coloniale. Sinon comment, comment expliquer que la société créole qui assura la direction politique et économique du pays n’a même pas pu créer ce « troisième espace » dont parle Homi K Bhabha ? Et qu’en est-il cet « ailleurs absolu » dont parle Gérard Barthélemy ? Comme le panégyriste de la « bossalité » l’a fait remarquer, « Dans le cas d’Haïti, il n’y avait pas de culture antérieure sur la défensive, de culture indienne monolithique faisant face aux envahisseurs : il n’y avait donc pas de place pour une « vision du vaincu ». C’était au contraire un nouveau vécu qui affirmait. [3]» Pourtant, l’indépendance haïtienne se vida de toute sa substance.  Dans une parfaite ambiguïté, la postcolonie accoucha d’un curieux arrangement. En témoigne le déterminisme historique qui continue de bégayer depuis l’embrasement qui déboucha sur le 1er janvier 1804.

Alin Louis Hall


[1] François Duvalier, Mémoires d’un leader du
tiers-monde, p. 297.

[2] Nom composé avec l’application mobile multiplateforme qui fournit un
système de messagerie instantanée via Internet à travers les réseaux mobiles.

[3]
Barthélemy Gérard. Le rôle des Bossales dans l’émergence d’une culture de
marronnage en Haïti, op. cit.



REZO NODWES

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here