Quand j’étais clochard

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Né à Port-au-Prince en 1953, prix Médicis 2009 avec «l’Enigme du retour», DANY LAFERRIERE a fui Haïti pour Montréal en 1976. Il le raconte dans «Chroniques de la dérive douce», à paraître début mars (Grasset). (Sipa)

Né à Port-au-Prince en 1953, prix Médicis 2009 avec «l’Enigme du retour», DANY LAFERRIERE a fui Haïti pour Montréal en 1976. Il le raconte dans «Chroniques de la dérive douce», à paraître début mars (Grasset). (Sipa)En théorie, ce devrait être un livre pathétique, une sorte de voyage au bout de la nuit à l’envers. Voici un jeune Haïtien sans le sou, donc un gueux doublé d’un nègre, qui atterrit au Québec «en plein été 76» dans les pires conditions. «Je n’ai pas été exilé, j’ai fui avant d’être tué», précise Dany Laferrière. Il raconte ici sa propre histoire:

J’ai quitté Port-au-Prince parce qu’un de mes amis a été trouvé sur une plage la tête fracassée et qu’un autre croupit dans une cellule souterraine.

A 23 ans, le futur auteur de «l’Enigme du retour» (prix Médicis 2009) va errer dans Montréal, dormir sur un banc, manger à la soupe populaire et, pour obtenir le privilège de travailler à l’usine «de minuit à huit heures du matin», passer par le bureau d’un fonctionnaire de l’Immigration parfumé à l’eau de Cologne. Entre-temps, il aura appris à cuisiner les pigeons du parc; car «pour l’affamé, lui explique un clochard, le pigeon c’est du steak/qui vole».

Cela seul serait déjà bouleversant. On préconiserait sa lecture aux esprits secs qui regardent tout ce qui vient du Sud comme une invasion de parasites sans scrupule. Et on citerait le beau mot de Camus (Albert), qui disait avoir «toujours préféré qu’on témoignât après avoir été égorgé». Les «Chroniques de la dérive douce» sont pourtant plus que cela.

Laferrière n’écrit pas pour pleurnicher. «Ma vie est entre mes mains», a-t-il compris en débarquant, «encore vaguement puceau», de son île natale. Il drague toutes les filles, lit Borges aux cabinets, cause avec Dizzy Gillespie, découvre la neige, et écrit à sa mère «au début de février» qu’il «vit dans un réfrigérateur avec six millions de gens».

C’est lumineux, poignant, triste et drôle comme la vie. En renouant avec le décor, l’humour et l’érotisme décontracté de son premier livre, l’auteur de «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer» sait parfaitement ce qu’il fait:

Ne jamais se plaindre du racisme si tu ne veux pas être perçu comme un être inférieur.

Il préfère capter l’instant. C’est la grande sagesse de Dany Laferrière qui, sous sa plume, est autant un art poétique qu’un indispensable art de vivre.

Grégoire Leménage

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