Haïti – Elections 2016 – Jour J-3: vers la fin de la trappe électorale

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La structure de l’ingouvernabilité électorale haïtienne

Le processus électoral haïtien remis en marche par le gouvernement provisoire Privert-Jean
Charles et piloté par le CEP de Berlanger a montré, notamment aux observateurs avertis, l’ampleur de l’irresponsabilité au sommet de l’état haïtien.

On savait que l’incurie était là. D’ailleurs, l’état dysfonctionnel de nos institutions en est l’hommage éloquent et vibrant. Cependant, dans le contexte politique qui émergeait de la crise électorale issue de l’imposture du gouvernement « Tet Kale », on pensait qu’opportunément, avec le rapport de la Commission Indépendante de Vérification et d’Évaluation (CIEVE), on allait s’acheminer vers un processus qui maitriserait les axes de la gouvernance électorale. Attente d’autant plus légitime que la CIEVE, dans une démarche de qualité, avait su préalablement identifier les domaines problématiques de l’ingouvernabilité électorale haïtienne.

Trois axes avaient été identifiés comme porteurs de toutes les failles et comme canaux conduisant irrémédiablement aux nombreux pièges et guet-apens électoraux dans lesquels, si souvent, nous sommes tombés au grand désespoir de la collectivité. Mais également, empressons-nous de le dire, pour être honnête, au grand bonheur des marchands de crise et des imposteurs qui ne vivent que par les huis-clos et les consensus faibles.

Ces axes étant ceux du registre électoral, de la loi électorale et du fonctionnement du centre de tabulation, on pensait qu’avant l’opérationnalisation du nouveau processus, on allait tant soit peu tenter de les structurer.

Mais ce fut sans compter avec l’amateurisme des uns, la soumission des autres et l’indigence managériale qui résulte toujours quand ceux qui accèdent au pouvoir n’ont pas de projet porteur de dignité et de fierté nationales. Au vrai, l’histoire tendra toujours à nous ramener vers les fossés de l’indigence tant que le leadership national continuera d’être aux mains de ceux qui vivent en transit dans ce pays. Car, ayant des intérêts familiaux et personnels dans ces pays qui continuent d’imposer aux peuples du monde leur quatre volontés, ils seront toujours sous la menace des pressions auxquelles ils ne sauront résister…Pressions auxquelles, ils ne pourront résister.

Voilà pourquoi c’est ce profil de dirigeants qui se retrouve dans toutes les sphères décisionnelles de l’état et de l’administration publique haïtienne. Un profil promu et recherché par l’expertise internationale et les financiers internationaux parce que contribuant à modéliser l’écosystème au profit de l’aventure néocolonialisme pour le maintien du projet de la république bananière.

Un processus empreint d’amateurisme et de profonde indigence managériale

Ainsi le processus électoral haïtien a-t-il été conduit dans le plus grand amateurisme. Amateurisme qui dissimule à la fois une soumission à des intérêts étrangers et une culture managériale pleine d’indigence.

Nous en voulons pour preuve, le refus du CEP d’adresser l’épineux problème du registre électoral. Personne n’ignore l’importance d’un registre électoral pertinent et à jour dans le processus d’une élection transparente, équitable et alignée sur les impératifs budgétaires d’un pays. Le registre électoral joue le rôle d’un document d’activité qui permet la planification d’un processus électoral de qualité. Rappelons que selon les exigences organisationnelles des normes ISO, un processus est un ensemble d’activités qui transforment des documents d’entrée (ici le registre électoral) en documents de sortie (ici procès-verbaux et résultats) comme preuve d’une mission institutionnelle (ici les élections) à travers un ensemble d’opérations et de transactions inter-reliées (ici les listes électorales, les centres de vote, le scrutin proprement dit, le décomptage des voix, la rédaction des Procès-verbaux, l’acheminement de la trousse électorale au CTV, l’analyse des Procès-verbaux au CTV, la publication des résultats).

Comme on peut le voir, les transactions du processus sont imbriquées dans un tel enchaînement que le moindre écart porté à un niveau quelconque impacte toute la suite. Mais ceci n’a pas retenu l’attention des responsables du CEP qui se sont davantage focalisé sur la réalisation du scrutin (démarche axée sur le résultat) plutôt que sur l’intégrité et la qualité du processus.

Mépris des normes organisationnelles et/ou soumission à des intérêts étrangers

Or la famille des normes ISO (30300,30301,30302,15489-1,26122-2008), qui traite des documents d’activité pour les institutions, insiste sur le fait que la fiabilité d’un processus organisationnel quelconque dépend de la fiabilité des documents à l’entrée du processus et de chaque unité de transaction composant le processus.

Conséquemment les documents ne trouvent leur fiabilité que s’ils proviennent, à chaque étape donnée et pour chaque opération et transaction mises en œuvre, de la collecte d’informations exactes et actualisées. Manifestement, dans le contexte d’un processus électoral, les documents à l’entrée renvoient logiquement, entre autres, au registre électoral qui est un sous-ensemble de la population totale du pays concerné.

Or, dans le cas haïtien, sous l’effet des migrations, des inondations, des situations catastrophiques de toute nature, cette population ne présente plus la même structure et n’a pas été mise à jour depuis plus de 13 ans. Et nul ici n’ignore combien le tremblement de terre de 2010, pour ne citer que la catastrophe la plus lointaine, sur cette échelle de temps, a modifié la structure de la population haïtienne. Or il est un principe de gestion qui reste immuable : on ne peut gérer efficacement que ce qu’on peut mesurer fiablement. Ainsi, en dehors de cette actualisation, un document d’activité n’est plus qu’une abstraction, qu’une approximation qui ne peut conduire qu’à des documents finaux tout aussi abstraits et donc à un processus biaisé parce que résultant de transactions hors contexte.

Tel est l’enseignement qu’on peut tirer du fameux proverbe « Garbage in, Garbage out ». Tout compte fait, fiabiliser les documents d’activité à l’entrée de tout processus est une exigence de tout système de management de qualité comme le stipulent les normes ISO 9000, ISO 9001 et ISO 10013. Manquer cette étape à l’entrée (et au début de chaque transaction) hypothèque toutes les chances pour obtenir un processus électoral de qualité.

De fait, la non actualisation et le manque de fiabilité du registre électoral ont conduit à de grandes approximations financières qui ont fait exploser le budget électoral. Plus de 50.000 dollars américains au grand bénéfice de ceux qui obtiennent les commissions sur les opérations électorales ont dû être mobilisés dans un contexte de précarité énorme. En outre, on ne saurait oublier les approximations logistiques qui sollicitent une infrastructure tout aussi énorme en termes de centre de votes, de disponibilité de personnel, de mandataires et de matériels électoraux. De même, la non actualisation du registre électoral a conduit à la production de listes électorales imprécises sur lesquelles se trouvent des morts, des déplacés, des disparus et des émigrés…qui, toute fraude étant impunie, pourront se constituer en vote zombie.

Dès lors, il est évident que toutes les opérations électorales sont négativement impactées par cette approximation acceptée comme donnée de base à l’entrée du processus. Et du coup, toutes les manipulations deviennent possibles, faut-il le rappeler, dans un contexte organisationnel et humain où l’éthique et la conformité aux normes sont largement déficitaires et où l’impunité incite au déni de la loi.

Si verbalement, les responsables du CEP ont admis le manque de fiabilité des listes électorales, ils se sont cependant réfugiés derrière une contrainte temporelle pour refuser d’assumer la responsabilité de traiter le problème. Comme si la réalisation des élections dans n’importe quelles conditions était plus importante que la réalisation de bonnes élections dans les délais opportuns pour garantir la stabilité. Or l’histoire de nos crises passées et présentes nous montre que ces précipitations, ces processus bâclés conduisent toujours au dysfonctionnement de nos institutions et favorisent uniquement l’expertise internationale et les intermédiaires binationaux qui les mettent en œuvre.

Prétendre qu’il était urgent de réaliser les élections avant février 2017 sans prendre le temps
d’adresser les problèmes qui induisent toujours les crises électorales, c’est prétendre qu’il est
prioritaire de servir un dîner à des convives même quand les ingrédients ne sont pas encore lavés et que le repas ne soit pas prêt ou bien cuit. Forcément, on imagine que le résultat de cette précipitation de service ne sera bénéfique que pour le médecin et le pharmacien du village. Et il y a manifestement délit et conflit d’intérêt quand le médecin et le pharmacien sont aussi les conseillers culinaires du maître d’hôtel. Du reste le seul résultat auquel cette précipitation pourra prétendre sera la ponctualité du service. On se doute bien que ce résultat reste secondaire s’il induit un risque aussi grave sinon plus que celui d’un quelconque retard dans le service. Le même principe prévaut dans la cuisine électorale : il est préférable de prendre le temps nécessaire pour réaliser de bonnes élections plutôt que de se précipiter pour réaliser des élections bâclées qui déboucheront sur des crises cycliques porteuses d’instabilité et de dysfonctionnement institutionnel.

Ainsi de deux choses l’une, sinon les deux. Soit les responsables du CEP sont incompétents, soit ils sont sous l’influence d’intérêts étrangers et ne décident que par procuration, soit, tout à la fois, ils nagent dans un océan d’indigence, de soumission et d’irresponsabilité qui les aveugle.

D’autant que le problème ne s’arrête pas au registre électoral. Car bien au-delà, on peut aussi poser le problème de la loi électorale de 2015 qui manque de sérénité et de rigueur pour guider un processus électoral crédible, honnête et transparent. Cela le rapport de la CIEVE l’avait aussi établi. Mais sans entrer dans les aspects juridiques et légaux, on peut, entre autres indigences de cette loi électorale, on peut notamment évoquer l’absence de procédures prescrites pour le fonctionnement du centre de tabulation et de vote (CTV) comme une vraie cellule de traitement de qualité.

Comment ne pas se rappeler que tous les procès-verbaux comptabilisés par le CTV en 2015
présentaient, selon le langage trouble de l’époque, « de grosses irrégularités assimilables à des fraudes ». Mais qu’est ce qui a été fait pour corriger le fonctionnement de cet outil si stratégique dans la publication des résultats ?

Rien, sinon qu’on a changé le Directeur. Or on a vu que le remplacement du personnel du CEP
n’a pas permis de corriger l’indigence électorale dans laquelle nous nagions en 2015. A peine si le ton est un peu moins arrogant et si les flots sont moins impétueux. Mais ce CEP reste, autant que le précédent, soumis aux diktats et injonctions de la communauté internationale.

Pour preuve, nous en voulons l’anomalie par laquelle les mots de passe de tous les ordinateurs du CTV se trouvent entre les mains d’un ou de deux fonctionnaires internationaux du PNUD. Coïncidemment, le principal outil stratégique qui permet de contrôler la qualité du processus électoral par la validation des Procès-Verbaux (PV) échappe à la responsabilité du CEP et du personnel technique local qui siège au CTV.

Quelle plus grande soumission pour un organisme que de ne pas avoir le contrôle du centre de ses décisions ! Quelle plus grande indigence pour une institution que de ne pas maitriser le principal outil stratégique de contrôle de qualité de ses produits ! Quel plus grand amateurisme pour des managers électoraux que de ne pas savoir reconnaitre et maitriser les leviers stratégiques de la prise de décision électorale ! C’est bien un fin stratège, de triste mémoire, qui eut à dire que « ce ne sont pas les votants qui décident des résultats d’une élection, mais bien ceux qui comptent les voix ». Dans notre cas, on pourrait ajouter ce sont aussi ceux qui valident les voix en analysant les PV.

On sait déjà qu’à distance on peut prendre le contrôle d’un centre informatique stratégique pour y entrer ou pour y extraire ce qu’on veut. Même quand celui-ci est protégé. Les serveurs piratés sur les théâtres électoraux de nos donneurs d’ordre en disent long. Et que dire alors, quand c’est de plein gré ou par ignorance qu’on laisse le contrôle de ce centre stratégique aux mains de ceux qui dessinent les plans de notre indigence !

Autant d’actes manqués, autant de légèretés qui viennent nous confirmer dans la certitude que l’imposture, la soumission et l’irresponsabilité conduisent toujours à l’indigence politique qui n’est que l’édifice abritant une indigence plus grande dénommée écosystème. Ainsi, l’amateurisme conduit toujours à l’échec.

Passer de la militance à la compétence pour éviter l’éternel traquenard électoral

Voilà le processus indigent qu’une certaine presse, au demeurant combien inféodée à la structure de l’indigence, nous présente comme fiable et crédible. Voilà le processus indigent que les acteurs étatiques s’époumonent à nous présenter comme indépendant et autonome. Evidemment on se rend compte que, par accumulation de soumission, par irresponsabilité et par manque de courage, on nous a conduit sur le même circuit étroit où perche la potence électorale. Là où se referme toujours la trappe électorale. Là où commencent les rêves indigents et où se matérialisent les projets déchéants de ceux qui dessinent et opérationnalisent les plans de notre échec.

A trois jours du scrutin, tout semble avoir été mis en œuvre pour que la machine à conneries
nous sorte le même résultat d’échec puissance I-4 (i quatre) : Imposture, Irresponsabilité, Impunité et Indigence. Et cela, qu’importe le vainqueur ! De toute évidence, indépendamment de leur couleur politique, tous ceux qui sont en lice dans ce processus ont, à un moment donné, prêté, sous une forme ou une autre leur service, j’allais dire leur indigence, pour faire fonctionner ce traquenard.

De fait, ce piège à cons, qu’est le processus électoral haïtien, est l’œuvre de l’indigence haïtienne représentée par les Politiques, les Médias asservis et les Experts internationaux et binationaux qui façonnent, au gré de leur intérêt et de celui des groupes dominants de la société, le leadership haïtien. Cela fonctionne selon un mode opératoire bien connu, des fonds d’indigence sont mobilisés pour recruter des experts qui payent des temps d’antenne sur des médias pour vendre des projets politiques qui célèbrent la finance au profit des élites d’ici et d’ailleurs.

Encore faut-il reconnaître que, dans ce contexte particulier, la palme de l’indigence revient aux partis politiques qui n’ont pas encore compris que la lutte pour le pouvoir ne se gagne pas uniquement avec la contestation et la militance dans les rues. Mais qu’elle se gagne aussi et surtout avec la compétence et l’intelligence dans les débats et dans les propositions cohérentes. En cela, il est inconcevable que ces incohérences électorales n’aient pas été documentées et soumises au débat politique par les principaux acteurs pour forcer le CEP et le gouvernement provisoire à assumer leurs responsabilités. Il est encore plus inconcevable que les partis politiques n’investissent pas dans la modernisation de leur structure par le biais de formation pour leur cadre en gestion des technologies et en gestion des systèmes d’information et des documents électoraux.

Tant que ce modèle d’indigence perdurera, à travers cette représentation politique, médiatique et technique, Haïti sera toujours un morceau d’humanité en lambeaux, laissé à la concurrence des vautours de toutes les tendances.

Pour notre part, nous ne cesserons de le dire, et au risque de nous répéter, redisons-le à nouveau, seule une intelligence éthique portée à travers un pacte collaboratif entre les différentes couches sociales peut nous sortir de l’indigence. Pour autant qu’elle permette à nos institutions de travailler dans la conformité des normes organisationnelles par le biais d’un outillage technologique adéquat garantissant l’émergence d’un écosystème plus juste et plus humain où chacun peut accéder à la réussite selon ses compétences et non selon ses accointances.

Erno Renoncourt

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