Dernière mise à jour: 12 novembre 2016, 11:48 am

Revisiter la méthodologie des sondages en contexte électoral

Sonné et bousculé par l’effet Trump, le monde se réveille d’une nuit infamante et découvre la pâleur d’une aube aux couleurs indigentes. Tout offusque dans ce jour. Tout déshumanise dans cette aube. Et même qu’on se demande si ce jour qui émerge n’est pas le prolongement d’une nuit ponctuée de cauchemars. Nuit qui ne finit pas de nous effrayer et de nous apeurer. Et comme toujours, le jour d’après l’indigence ne peut que faire frémir ceux qui osent mettre les pieds dehors. Puisque la nuit qui l’a couvé a été pleine d’horreurs.

Lourde, gluante, immonde et profonde, l’indigence émerge et se profile à l’horizon de notre humanité. L’obscurité reprend ses quartiers. Pourtant, les prédictions statistiques nous annonçaient une journée ensoleillée et radieuse. Le logiciel médiatique asservi et soumis annonçait un temps de toute clarté et de toute beauté.

Chez nous comme ailleurs, en certains hôtels luxueux, clin d’œil hilarant à la gloire du capital, l’arsenal médiatique d’abrutissement massif de la population donnait le change : on mobilisait analystes, économistes, universitaires et éditorialistes qui, d’un ton savamment trompeur, nous sortaient les statistiques des instituts de sondages pour confirmer la tendance qui devait augurer de la victoire de Lady Clinton. On se risquait même jusqu’à expliquer cette victoire par une corrélation maladroite avec une certaine embellie économique et le mythe du rêve américain prétendument concrétisés par l’hyperprésidence d’Obama. Ainsi, imprudemment, le logiciel médiatique du New-York Times donnait une victoire de Lady Clinton avec une probabilité de 84%. En Haïti, un commentateur de magik 9, le matin du vote, disait, avec une vérité journalistique comprise entre la probabilité absolue et la certitude, que l’affaire était pliée et que Lady Clinton filait vers une victoire sans appel.

Mais, le matin du 9 novembre 2016, le recul aidant, cette victoire semble s’être reposée davantage sur une volonté de maintenir des intérêts économiques et géopolitiques que sur des certitudes électorales et sur des données factuelles. Du coup, les envolées journalistiques, ponctuées d’analyses statistiques et de paramètres économiques, paraissent n’avoir été que des publicités grassement payées auprès de publicistes et d’experts de service. Ce qui confirme une double tendance : la prostitution de toutes les professions et l’effritement de toutes les valeurs professionnelles par le capital inhumain. Au point qu’aujourd’hui, il n’est pas exagéré de dire que la presse indépendante et la pensée critique insoumise sont des espèces en voie de disparition. Puisque la seule donnée qui compte dans les rapports humains se nomme le profit.

Et pour cause. Car au vrai, le lobby de l’industrie militaire a besoin de cette victoire pour ses projets de destruction au Moyen Orient et à l’est de l’Europe. De même, le lobby du néocolonialisme, en œuvre dans les pays du sud, rêve de cette victoire pour parachever les projets de république bananière initiés par l’empire comme en Haïti ou pour mater les insoumis qui osent sortir du rang comme aux Philippines.

Et sans récuser la méthodologie et les paramètres des sondages électoraux, il semble qu’il soit devenu urgent de les revisiter. Car de toute évidence, il manquait aux simulations statistiques, réalisées par le logiciel médiatique et manipulées par les experts de service, les données de contexte. Ces fameuses données qui permettent de fonder la prise de décision sur un modèle systémique. Ces données incontournables qui permettent de tracer le circuit des flux qui oriente les processus de prise de décision. Ces données véhiculées pourtant par une certaine presse alternative montraient des failles éthiques, des accointances douteuses et des pratiques sinon mafieuses ou criminelles du moins indigentes qui auraient été mises en œuvre, à dessein, par l’héritière du trône, pour tromper, corrompre et s’enrichir personnellement.

Ces données révèlent une volonté manifeste de se comporter en bandit légal et de se soustraire au contrôle de la loi ce qui induit un risque de perversion de la puissance publique à des fins personnelles. Ces données qui furent soumises au citoyen pendant toute la campagne électorale et qui sont de nature à ébranler les modèles statistiques les plus stables ont été ignorées par les experts des sondages et les analystes publicistes. Pourtant, toutes les sociétés ne sont pas comme Haïti, où les élites s’accommodent de tout pour s’enrichir et où la population s’adapte à l’indigence pour survivre.

En certains lieux, même si les rapports économiques sont dénués de toute humanité, on se soucie aussi de la forme. Et il est des écarts, des excès, des fautes, des négligences qu’on ne
pardonne pas. Non par vocation humaniste, mais par réflexe d’exemplarité. Pour protéger le système d’une implosion en donnant l’impression d’un fonctionnement normé.

Ainsi, en reliant ces données au contexte global de l’activité de nos sociétés où les riches deviennent plus riches et où les classes moyennes disparaissent sous la poussée de programmes politiques qui font la part belle aux entreprises au détriment des salariés, elles apportent un éclairage qui permet d’entendre au loin la colère sourde qui gronde contre les élites mondiales et contre ceux qui, de par leurs accointances et leurs fonctions, se présentent, comme les défenseurs de la finance internationale.

En recoupant ces données avec les bruits et fureurs d’une guerre imminente entre les puissances nucléaires, on comprend aisément la prudence de certains grands électeurs qui n’ont pas envie de recevoir sur leurs têtes des ogives nucléaires pour plaire à une certaine crapulerie politique. D’autant qu’avec une guerre nucléaire, il est certain qu’il n’y aurait pas de vainqueurs mais que des vaincus. Alors, il semblait logique d’opter pour un choix électoral, même trompeur, qui laisse augurer un apaisement international. Car le rôle des élites n’est pas seulement de s’enrichir aveuglément. Mais c’est aussi celui de trouver des convergences. Quand bien même que c’est encore pour continuer à faire la peau des démunis en détournant leur colère et leurs frustrations vers des tromperies électorales.

La colère du peuple de Trump

C’est cette colère qui a été portée par le peuple de Trump, petits et grands électeurs confondus. Dans un cas, il s’agit d’un peuple indigné qui décide de ne plus gober les discours
trompeurs des politiciens politiquement corrects qui se mettent davantage au service de ceux qui financent leur campagne électorale qu’au service des laissés pour compte. Dans l’autre, il s’agit d’une prudence mise à contribution pour protéger le système.

Cette élection qui surprend le monde invite à revoir la valeur des paramètres des sondages électoraux. Pour notre part, et à maintes reprises, nous n’avions cessé de le dire : Aucune méthodologie de sondage ne peut maitriser les données qui fondent la prise de décision de l’électeur quand celui-ci se trouve dans l’isoloir. Du questionnaire statistique qui le sonde à l’isoloir qui le rend souverain et maitre de son choix, l’électeur n’est plus soumis aux mêmes contraintes. Dans un cas, il se prête à un jeu qu’il sait truqué par la force des intérêts qui ne sont pas les siens. Dans l’autre, il devient maitre du jeu, en situation de prendre une certaine revanche sur ceux et celles qu’il aura identifiés comme détenteurs d’actions et propriétaires de titres dans ces mêmes intérêts qui l’asservissent et l’oppriment. Ainsi, du questionnaire à l’isoloir, il y a deux états extrêmes peuplés d’états intermédiaires qui laissent de la place à de multiples revirements et à des choix imprévisibles.

C’est cet écart, cette nuance d’état que les journalistes, les politiques et les sociologues qui
commentent et expliquent les faits électoraux ne peuvent ou refusent de comprendre. En étant incapable d’intégrer ces données de contexte dans leur analyse, ils ont forcément un handicap à saisir la réalité. Le New-York Times, Lady Clinton et une myriade d’analystes politiques n’avaient-ils pas décrété que les électeurs de Trump étaient déconnectés de la réalité ? Pourtant, à l’évidence des résultats, c’est l’inverse qui semble vrai. Et c’est ce manque de contextualisation du fait social, qu’il soit politique, économique ou électoral, qui déroutera toujours les uns et les autres.

Pourtant dans le cas qui nous occupe, il n’y a pas vraiment de déroute électorale, tant les choix politiques qui étaient en présence se rapprochaient dans leur indigence. Evidemment, les acteurs qui portent ces choix présentent des profils différents de par leur parcours personnel et humain, mais ils se ressemblent si bien dans l’absence de propositions et d’alternatives éthiques pour l’humanité qu’on peut parler d’une forme d’indigence hybride.

De fait, même en perdant la camp Clinton a encore gagné. Car l’élection de Trump consacre la victoire de la version américaine du modèle politique que les Clinton ont parrainé, soutenu,
promu et adulé dans les pays du sud et dont l’exemple le plus récent se trouve en Haïti avec les Tèt Kale. Ainsi, par une parodie de l’histoire, le perdant est encore le gagnant. A moins d’inverser l’axe de l’indigence et de faire en sorte que le gagnant devienne aussi perdant.

Vers un scénario d’indigence croissante ou de fin d’empire

A moins qu’à indigence croissante l’« establishment » américain refuse d’endosser cette face
populiste de l’indigence et préfère sa face belliqueuse non moins indigente. A moins que les émeutes qui commencent à poindre çà et là pour contester l’élection de Trump soient mises à contribution par le laboratoire du renseignement pour créer un climat de chaos préparant l’apocalypse… comme cela se fait toujours dans les pays du sud. A moins que le FBI, déjà sur
la sellette sur ce dossier, ne vienne décréter avant le 20 janvier 2017 l’annulation des résultats sous le motif que les serveurs de décompte des voix auraient été piratés par Wikileaks ou truqués par les Russes. Rappelez-vous que déjà dans la campagne, on nous avait servi cette tasse d’indigence. Et même qu’il se trouvait des médias et des analystes politiques pour expliquer le mode opératoire. Ne sentez-vous pas l’indigence grandissante du Maccarthysme ? L’évocation du complot russe n’est pas une donnée banale dans ce contexte de confrontation géopolitique.

Pourtant, si l’Amérique aujourd’hui se pare de rouge, il ne s’agit point d’un novembre rouge aux échos révolutionnaires de la commune de Paris, ou du rouge nostalgique des soviets…Il s’agit simplement du rouge écarlate des bourbons. Ce même rouge que lady Clinton aime tant porter. Rouge plus proche dans son luxe du rouge pourpre des cardinaux que le rouge aigre de la colère des damnés de la terre…. Ainsi, avec Trump, il y a vraiment plus de peur que de mal pour les élites de la finance.

Simplement, toute cette indigence permet de croire en un certain équilibre universellement reconnu. C’est ce paradoxe de l’indigence hybride que je vous invite à méditer. Car il rappelle le destin immonde auquel sont toujours confrontés les puissants (les élites) qui n’assument pas leur leadership avec éthique et responsabilité. A force de promouvoir et d’imposer aux autres l’indigence et la déchéance, on finit un jour ou l’autre par être soi-même confronté à la même indigence et à la même déchéance.

Du peuple de Trump au peuple de Lavalas, une même récupération indigente de la colère des pauvres.

Mais au-delà de cet effet boomerang, il faut quand même prêter attention aux échos apocalyptiques qui s’amplifient. Car il est dit en certaine prophétie que la fin de tout empire est toujours précédée d’une invasion de barbares… et il y a lieu de se demander si le peuple de TRUMP n’est pas en ce moment perçu comme les nouveaux barbares à convertir ou à « exterminer »… comme sur d’autres théâtres électoraux, le peuple de Lavalas était perçu comme les barbares à exterminer par des coups d’état et autres armes de déstabilisation massive.

Si dans les deux cas on peut penser qu’il y a une tromperie électorale et récupération indigente des frustrations populaires, sur fond de « programme politique populiste », on ne peut que blâmer les élites qui rendent possible cette exploitation et cette surenchère. Ainsi, aussi longtemps que le capital restera inhumain pour les pauvres, aussi longtemps que les élites resteront méprisantes vis-à-vis des peuples, l’injustice et la suffisance des riches conduiront toujours les humbles de la terre à croire au discours binaire, par essence simpliste et manipulateur. Jusqu’au jour où cette colère sera vraiment mise à contribution pour lutter radicalement et durablement contre le capitalisme sauvage. Mais d’ici là, l’indigence politique
semble avoir un bel avenir.

Erno Renoncourt, 9 novembre 2016
Erno.renoncourt@integraledatastats.net

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