Lettre ouverte à Monsieur Kesner Pharel

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Port au Prince, le 21 décembre 2015,

Monsieur le PDG du Groupe Croissance, c’est avec un plaisir immense que j’ai écouté votre émission de dimanche soir sur l’audit et la bonne gouvernance en Haiti. Vos invités et interlocuteurs m’ont semblé parfaitement à la hauteur des enjeux des missions d’audit comme outil de toute démarche de qualité et de transformation des entreprises et des organisations. C’est du moins ce qu’enseigne la méthodologie de résolution de problèmes à travers la fameuse roue de Deming connue sous le nom de PDCA, mais dont la traduction française est Planifier, Exécuter, Vérifier, Agir. Sans doute faut-il s’empresser d’ajouter que l’audit n’est qu’une étape de vérification et de contrôle obligatoire mais que la bonne gouvernance est en réalité une démarche de processus fondée sur l’amélioration continue et la gestion documentaire. D’où l’inconcevabilité d’une démarche d’audit des processus financiers sans un audit des systèmes d’information.

Vous doutez bien que mon intérêt pour le sujet n’est pas hasardeux, puisque moi-même, étant spécialiste des systèmes d’information et de statistiques décisionnelles, je suis membre de la prestigieuse organisation internationale ISACA (Information Systems Audit and Control Association) qui est un organe chargé d’améliorer la gouvernance des systèmes d’information notamment à travers des missions d’audit informatique. C’est donc d’abord par intérêt professionnel que je réagis sur cette émission, mais aussi par exigence d’éthique et d’engagement citoyen.

Car il me parait impossible de traiter un tel sujet avec sérieux et efficacité sans ne pas faire le lien avec la conjoncture politique actuelle. Dans leur présentation, vos interlocuteurs ont précisé et je cite que « l’audit n’a pas pour but de détecter la fraude, mais est souvent le moyen qui le révèle à travers un vice, un défaut, une erreur, un détail qui va demander un approfondissement, lequel permettra de statuer sur la nature : fraude ou simple irrégularité.»

Sans aller plus loin, arrêtons-nous là et essayons de comprendre pourquoi une société qui recherche de tels outils d’efficacité, à travers l’audit financier, informatique ou autre, ne s’est pas mobilisée pour exiger que ces principes de base de toute gestion « humaine » soient respectés au niveau macro qui est le champ politique duquel, pour vous répéter, tout le reste dépend ?

A mon sens, il y va du sérieux, de la cohérence et de l’éthique des professionnels haïtiens. Car comment peut-on faire la promotion de l’audit à des niveaux financiers qui dépendent de la politique et se désintéresser du processus politique de son pays qui est entaché de fraudes, de corruption, disons pour être neutre, comme les observateurs européens et comme le représentant de l’Initiative de la Société Civile (ISC), de « petites irrégularités » ?

Et c’est là que le bon sens intervient, car c’est justement ce que prône l’audit, quand il y a évidence d’irrégularités aussi petites et insignifiantes soient elles, il faut approfondir. Alors comment ne pas se révolter quand des gens qui prétendent avoir fait des études universitaires et des tuteurs étrangers qui se posent toujours en donneurs de leçons de bonne gouvernance osent nous dire d’aller de l’avant  sans contrôler et vérifier le processus?

Vous comprendrez, Monsieur le PDG, que tout en ayant été charmé par cette émission, je n’ai pas pu m’empêcher de flamber de colère en me rappelant l’indécente proposition du président de la HAMCHAM qui faisait la culture des mauvais arrangements au détriment des bonnes pratiques de transparence et de qualité. Il me semble que le secteur financier, qui serait le champ privilégié de l’action de l’audit selon vos invités, est bien affilié sinon membre actif de la HAMCHAM. Alors quel processus éthique peut-il y avoir dans des institutions financières dont la chambre de commerce de qui elles dépendent revendique la magouille et la corruption comme mode de gouvernance? Quel processus d’affaire honnête et crédible peut-il y avoir dans un pays dont les hommes d’affaires préfèrent l’opacité à la transparence ? Qui pourra désormais, avec de telles élections, avec de telles prises de position, enlever de l’imaginaire haïtien l’équation odieuse qu’en Haiti : toute réussite cache une escroquerie ?

D’ailleurs fait anodin mais intéressant à signaler, savez-vous que la ACCESS HAITI depuis quelque temps ne remet aucune fiche de contrôle à la validation et à la signature du client qui paie son abonnement internet par carte de crédit ? Sans vouloir relier ce procédé à une pratique douteuse, elle n’est pas moins opaque. Car le client doit pouvoir vérifier le montant qui est facturé sur sa carte et le valider en cas de conformité avec sa transaction. J’avoue que je suis devenu plus sceptique et plus méfiant après avoir entendu ces déclarations qui rappelons-le n’ont suscité aucune indignation nationale a part quelques citoyens dont vous.

Monsieur le PDG, j’ai beaucoup d’admiration pour votre travail et vous êtes l’un des rares à avoir gagné, de haute lutte, l’écoute sinon la sympathie de presque tous les secteurs de la vie nationale. Aussi je m’en voudrais de ne pas rappeler que vous avez été l’un des rares à se prononcer contre l’indécence de Monsieur Philippe Armand. D’où ma lettre d’aujourd’hui pour inviter, d’un point de vue pédagogique et de vulgarisation, à contextualiser ces discours professionnels sur l’efficacité et la qualité et les relier systématiquement aux faits politiques comme vous le faites assez souvent déjà. C’est un bon moyen pour forcer les gens à s’engager, à se positionner dans la lutte pour changer l’environnement social économique et politique haïtien.

Car ceux qui croient à l’éthique des affaires sont ceux qui cherchent à vivre dans une société où la compétence, l’excellence et le talent sont les seules marques de la réussite. Aussi y a-t-il une exigence pour eux, qu’importe le prix, à se positionner quand il y a des menaces contre l’éthique et la bonne gouvernance à tous les niveaux. A moins qu’ils croient de préférence dans une société où ce sont les accointances et les mauvais arrangements qui sont déterminants. Dans ce cas, ayons le courage de former une vaste Initiative pour une Société de Crapules (ISC). Que Monsieur Rony Desroches me pardonne, ce n’est qu’une coïncidence hasardeuse de sigle !.

Au vrai, si j’ai été parmi ceux qui ont publiquement « fustiger » la barbarie de cette pratique de mauvais arrangements et à se révolter contre la connerie électorale des membres du CEP, c’est bien parce que je connais les vertus et les principes de l’audit. Et je n’ai pas eu peur de m’engager en prenant parti. Dieu sait combien cela m’a couté professionnellement. Car dans cette Haiti d’aujourd’hui, on ne peut pas être un vrai professionnel avec des compétences techniques et éthiques sans mettre son savoir et savoir-faire au service de la cause d’Haiti et de la lumière.

Permettez, Monsieur le PDG, que j’ajoute pour éviter tout raccourci idéologique, à ce jour je ne suis membre d’aucun parti politique, mais j’ai un engagement qui frise la militance parce que je sais que c’est l’engagement des professionnels et des citoyens avisés qui change le cours de l’histoire. Comme l’a dit une chroniqueuse et comédienne française, « un intellectuel honnête qui s’abstient sera toujours nul face à deux crapules qui s’engagent ». Et Dieu sait combien ici les crapules ont la force de l’engagement pour la bêtise qu’ils soient d’ailleurs idiots ou universitaires !

Tout ceci c’est pour célébrer votre émission et aussi pour inviter les gens de ce pays qui croient vraiment dans les valeurs de l’audit à dénoncer cette connerie électorale permanente qu’est le CEP de Monsieur Pierre Louis Opont. Sinon parler d’audit et de bonne gouvernance ne sera qu’une imposture et du « blablabla » de plus dans le fumier fécond et abondant qu’est Haiti.

Monsieur le PDG, tout en saluant le caractère pédagogique de vos émissions, qu’il me soit permis de rappeler deux choses :

La première pour rester dans le champ de l’audit et reprendre mon idée première tout au début, il est impensable que la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif ne dispose pas d’une unité d’audit informatique pour ses missions en sachant que « la fraude ne se trouve que dans le système d’information ». Et c’est là l’incohérence des actions de renforcement des partenaires internationaux en Haïti car voilà des années que le PNUD appuie le renforcement de la CSC/CA et jusqu’à date aucun des experts onusiens n’a encore compris l’équation entre les systèmes d’information et la performance en matière de bonne gouvernance.

La seconde pour faire le lien entre la politique et les fêtes de fin d’année. Sachant que le 25 décembre ramène pour les chrétiens la naissance du sauveur et constitue donc un moment de célébration de lumière, je ne saurais ne pas rappeler que le 25 décembre ramène aussi la naissance d’Isaac Newton (1642). Evidemment vous me demanderez quel est le lien ? C’est encore la lumière, car c’est bien Newton qui a « étudié le comportement de la lumière, et a construit le premier télescope à miroirs » donnant formes et couleurs à notre monde à travers l’optique.

Bien sûr, les chrétiens, et les évêques de l’église catholique avec, contesteront et diront que c’est Dieu qui dans son infinité bonté a dit que « la lumière soit, et la lumière fût ! ». Mais qu’importe, pourvu que cela soit un prétexte pour rappeler aux évêques de l’église d’Haïti qu’il est venu le temps de résister à la tentation de transformer le sanctuaire de l’église en rempart pour couvrir la fraude et l’impunité électorales. Messieurs les Évêques, sachez résister à la tentation de troquer les habits de lumière du Dieu de Justice et de Vérité pour des capes ensanglantées qui rayonnent d’obscurité. Car une transgression de trop peut ouvrir la voie à l’errance religieuse, laquelle a toujours été à travers les âges source féconde de toutes les terreurs et de toutes les barbaries.

En espérant toujours avoir le plaisir de vous écouter, recevez, Monsieur le PDG, mes salutations et puissions-nous nous rassembler autour de la lumière pour faire échec a l’obscurité.

Respectueusement

Erno Renoncourt
Spécialiste des systèmes d’information et de statistiques décisionnelles.
21 décembre 2015.
@erno_renoncourt
Erno.renoncourt@integraledatastats.net

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