De l’indignité à la barbarie : la posture d’une oligarchie en rupture avec la démocratie !

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Depuis la proclamation des résultats de la « barbarie électorale » du 9 aout 2015 et du 25 octobre 2015, Haïti est entrée dans une posture de rupture résolue avec la démocratie, la liberté et l’état de droit.

Au demeurant, de quelque lieu économique, social et politique que l’on se tienne, il semblait impossible, humainement, de ne pas s’indigner devant cette flagrante démarche électorale peuplée de fraudes, de magouilles, d’intimidations et d’autres vilenies visant à maintenir au pouvoir une certaine vision politique. Cette indignation collective était d’autant plus attendue  que toutes les tentatives pour défendre cette infâme opération électorale ont conduit jusqu’ici à des impasses logiques, morales et éthiques qui insultent la pensée et consacrent, même dans une certaine mesure, l’effondrement de la raison en Haïti.

Pourtant, dès les premiers moments de doute, on a vu que seules les couches défavorisées de la société et quelques militants de vielle lutte, pour ainsi dire les masses populaires et la résistance de toujours, se sont mises debout pour flamber de colère et d’indignation contre cette farce électorale.

Pourquoi tous ces puissants intérêts contre un audit des votes  dans des élections dites transparentes?

Très tôt, les commanditaires internationaux et les bénéficiaires locaux de cette abjecte monstruosité se sont auto-congratulés. Entre ordures on se supporte, on a l’habitude  des mauvaises odeurs.  Et puis, au fur et à mesure que la contestation se densifie et que s’évidente la fraude, on commence par entendre,  sortir des bois, l’écho inhumain de l’avant garde des acteurs étatiques et non étatiques qui tente de nuancer et de calmer comme toujours la colère de la rue en parlant plutôt d’irrégularités et d’erreurs…mais jamais de fraudes.

Et puis quand bien  même il ne s’agirait que d’irrégularités et d’erreurs, en quoi cela empêche-t-il de vérifier et d’auditer ? L’audit et la vérification ne sont-ils pas des processus d’une démarche de qualité ? Démarche encore plus légitime quand il s’agit d’élections dites « honnêtes et transparentes ».

Quand l’expertise et la culture des mauvais arrangements dépassent la pensée et bousculent le langage.

De toute évidence, on avait compris depuis longtemps que ces qualificatifs ne sont plus que des slogans de légitimation mis en avant pour accéder aux sources de financement des bailleurs internationaux  en échange de menus « petits arrangements ».  Ainsi  ces prises de position dans la nuance, loin de calmer la colère des indignés, ont eu l’avantage de révéler les desseins qu’elles cherchent maladroitement à dissimuler : maintenir un pouvoir politique immonde qui défend les intérêts des ambassades étrangères et d’une oligarchie délinquante, au détriment de toute humanité, de toute dignité et de toute éthique.

Mais pourquoi trouver des excuses à la barbarie quand elle n’a pas honte de se dévoiler et de dire ouvertement que « mieux vaut un mauvais arrangement qu’un bon procès ». S’agit-il d’une connerie de plus dans la galerie des perles produites pour défendre ces élections ?  Evidemment, il faut rappeler à cet  illustre homme d’affaires qui, de toute évidence, n’a pas souvent le temps de lire que le proverbe dit originellement « qu’un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès. ». Mais sans doute trop habitué aux coups tordus et aux mauvais arrangements, l’ordre des mots a pris du retard sur  sa pensée qui n’a pas su contenir le langage vrai de la fraude et des magouilles qui l’habite profondément.

Merci Monsieur le Président de la HAMCHAM, on aura compris, par cette position, que vous êtes à la tête d’un groupe économique et social qui préfère des magouilles, des élections truquées, et probablement les coups d’états et les massacres d’électeurs innocents au bon fonctionnement des institutions.

Evidemment cette position n’est pas différente de celle déjà exprimée par le forum économique, les nombreux intermédiaires et autres publicistes dont les intérêts sont contre le peuple haïtien. Mais quel est donc ce business juteux qui s’accommode si mal de la transparence, de la démocratie, de la reddition des comptes et des audits  et qui profite pourtant si bien aux élites haïtiennes?

Dans un contexte où les puissances occidentales, pour la plupart représentées en haiti, font la guerre à la barbarie terroriste, il est urgent de rappeler que trafiquer et violer le vote populaire, en manipulant les résultats des élections ou en réalisant de mauvais arrangements contre les intérêts de la majorité, sont aussi des expressions variées et multiformes de la barbarie et de la terreur.

La barbarie n’est pas que l’acte désespéré de l’endoctriné religieux ou politique qui fait exploser des stades ou mitraille des gens se divertissant sur les terrasses des cafés ou des restaurants à coup de kalachnikovs. La barbarie est aussi l’œuvre de groupes économiques et sociaux qui torpillent la démocratie, violent la dignité des peuples et rendent dysfonctionnelles les institutions démocratiques d’un pays pour faire fructifier leur business sectaire.

Cette posture officielle du secteur économique haïtien dans cette nouvelle tempête politique a l’avantage de révéler que les mauvais arrangements du 9 aout 2015 et du 25 octobre 2015  ne sont que les parties visibles de nombreux coups tordus portés au processus démocratique haïtien.

A ce titre il est intéressant de rappeler que les nombreux scandales qui ont entaché et rendu dysfonctionnels le système judiciaire haïtien n’ont jamais inquiété le secteur haïtien  des affaires. Alors pourquoi expliquer par l’incompétence ce qui relève d’une forme de barbarie au service d’une communauté d’intérêts. Car ici la justice ne poursuit que les pauvres. Et dans un pays qui fait depuis quatre ans l’apologie du « tout business », il n’est pas étonnant que les riches ne s’inquiètent guère du fonctionnement de la justice et des institutions, car si tout s’achète et se vend, il suffit d’avoir de quoi payer. Et par voie de conséquence, sur le plan de la justice on peut extrapoler la pensée barbare et dire « mieux vaut libérer les kidnappeurs et faire évader les criminels que de réaliser de bons procès ».

Toutefois, nous n’aurons de cesse de rappeler que tant que la corruption, les mauvais arrangements, les élections frauduleuses, les coups d’état militaires ou électoraux resteront des armes diplomatiques et économiques au service d’intérêts antipopulaires, la barbarie se substituera toujours à la démocratie.

Tout compte fait, aujourd’hui être barbare en Haïti, c’est continuer à défendre l’indéfendable, c’est continuer à soutenir cet ordre économique et social qui humilie et violente la majorité des haitiens au détriment d’une minorité dont l’identité nationale est de plus en plus  douteuse et incertaine par le jeu des intérêts qu’elle s’applique à défendre.

Dans ce contexte nauséabond qui révèle combien l’horizon social, économique et politique haïtien s’épaissit sous un immense fumier de cendres qui obscurcit tout, nous  ne pouvons plus continuer à dénoncer la terreur et la barbarie qui touchent uniquement à nos proches, en oubliant ou en occultant celles que nous exerçons sur les autres par des moyens moins violents mais tout aussi destructeurs.

Il est dommage que les hommes d’affaires haitiens n’aient toujours pas compris que les progrès (sociaux, économiques, culturels et scientifiques) d’un pays dépendent fondamentalement de l’adhésion de ses élites aux valeurs universelles qui fondent la dignité humaine, c’est-à-dire  la justice, l’éthique, la transparence et l’imputabilité pour ne citer que cela.

Quand les élites économiques d’un pays se font complices d’un ordre social et politique qui revendique et fait l’apologie de l’irresponsabilité, de l’incivilité, de l’impunité il ne peut exister de place que pour la terreur et la barbarie. Et ces élections du 9 aout et du 25 octobre  sont une des formes les plus abouties de la barbarie sociale et politique au service d’un certain ordre économique barbare.

L’intelligence, la colère et la dignité comme réponses à la barbarie.

Il reste évident qu’il sera difficile de se relever de ces décennies de mauvais arrangements qui n’auront été profitables qu’au seul secteur haïtien des affaires, mais il est encore possible de célébrer la dignité. Car c’est elle qui peut illuminer le flambeau capable de nous montrer la voie. Aussi contre la terreur électorale des « bandits légaux » soutenue par la  « barbarie d’un secteur international jouissant de l’immunité diplomatique » et par la  « barbarie de certains des hommes d’affaires haitiens », la seule réponse que le peuple haïtien peut donner  est de continuer à flamber de colère.

Flambons, flambons de colère ! Notre étincelle de dignité contribuera à illuminer ce point obscur qu’est Haiti ou s’entasse depuis quelque temps déjà un fumier peuplé d’affairistes et d’opportunistes qui couvent sous la fange  pour faire  pâlir les fleurs de givre de la raison.

Seules notre colère et notre intelligence pourront ré-inventer des espaces de dignité et d’humanité pour permettre à la pensée haïtienne de se soustraire  aux diktats de la barbarie et aux urgences de la précarité pour  faire vivre l’espérance d’une Haiti portée par des intellectuels et des universitaires plus engagés dans le combat pour la dignité et par des  élites économiques et sociales plus dignes et moins barbares.

Erno Renoncourt,
4 décembre 2015.

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