Barikad Crew abonné à la tragédie

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Peyi a toutouni/ Kès leta toutouni/ Fòs pep la Toutouni/ Lopital Toutouni/ Lekòl yo Toutouni/ Lajenès Toutouni/ Kilti nou Toutouni/ Anviwonman nou Toutouni ii iii/

« Toutouni », chantent les rappeurs de Barikad Crew dans la dernière méringue carnavalesque du groupe. Ils ne savaient pas qu’encore une fois, les mots d’une de leurs chansons allaient servir de linceul, un de leurs refrains de dernière prière.

Cette fois, ce n’est pas un membre du groupe qui décède de mort violente et accidentelle, mais des groupies du groupe de rap le plus populaire du pays qui succombent en plein carnaval, plaisir aux lèvres, les yeux grands ouverts, d’une mort horrible: étouffés, écrasés, démantibulés au carnaval.

Dans notre pays toutouni, les services de secours ont fait de leur mieux, mais la bousculade laisse seize morts et soixante-dix-huit blessés devant le stand du cimetière de Port-au-Prince érigé par la mairie de la ville. Inviter les morts et ceux qui les rejoindront au carnaval, quelle macabre ironie !!!

La tragédie a pris rendez-vous avec BC, comme les fans appellent le groupe, le 15 juin 2008. Ce jour-là, pressés d’aller jouer à la rue Chavannes dans le cadre de l’anniversaire de Radio Caraïbes, cinq d’entre-deux (les rappeurs Jean Walker Sénatus « Papa K-TAFALK », Junior Badio « Deja Voo », Jhonny Emmanuel « Dade », le batteur Wilderson Magloire et un proche du groupe (le propriétaire du véhicule) Guichard Labranche, trouvent la mort dans un violent accident de voiture.

La BMW à bord duquel ils ont pris place échappe au contrôle du chauffeur, se fracasse dans une petite ruelle de la route qui relie l’aéroport international de Port-au-Prince et Delmas. Le véhicule prend feu. Trois généraux de BC meurent carbonisés prisonniers de la carcasse sous les yeux des autres membres du groupe impuissants à les désincarcérer.

L’accident arrive six ans après la formation du groupe. Six ans de galère comme ils le chantent eux-mêmes sur l’un des opus de leur premier CD. « An folie a nou te hors course », dit aussi l’un des verses de leur carnaval 2008 qui les campe en héros. La référence est claire, elle fait allusion à leur passage à Musique en Folie en 2007. Cette année-là, pour la première fois, un groupe haïtien écoule tous ses CD sans qu’aucun des morceaux ne soit déjà diffusé sur une radio. BC c’est un bouche à oreille surprenant et des fans soudés.

Sans surprise, le pays fait des funérailles quasi nationale aux morts du 15 juin. Quand le gouvernement se rend compte de son erreur de n’avoir pas décodé à temps la popularité de BC en particulier et des groupes de rap en général, il est trop tard. Le divorce entre René Préval et la jeunesse haïtienne de l’époque est consommé entre l’accident et les funérailles grandioses des rappeurs.

Moins de deux ans plus tard, le 12 janvier 2010, alors qu’il étudie, Young Cliff, le plus jeune et le plus « normal » des membres du groupe, trouve la mort sous les décombres de la résidence de Youri Chevry, manager de Barikad Crew. Chevry perd aussi ce jour-à une partie de sa propre famille.

Dans la chanson Jiskobou, Cliff chante de sa petite voix :
« …Wap gen bezwen m
Menm lè mwen pi piti pase w
E m gen bezwen w
Paske ou wè pi lwen pase m
Banm kenbe men w
Ansan m wout lavni nou trase
Ann fè demen n
Nan lespri n n’dwe rejete salte »

Young Cliff, c’est le tout jeune, le rappeur qui apporte la connexion des enfants à ces messieurs aux textes lourds socialement ou sexuellement. Young Cliff est celui qui fait passer les messages pro-études et « bon timoun » dans un milieu qui ne s’embarrasse pas de ces sentiments-là.

Pris dans les affres de l’après tremblement de terre, le temps du deuil des RED se confond dans la détresse nationale. Avec tout le pays, BC pleure encore une fois l’un des siens. La chanson « Jwi lavi w » gravée sur le premier CD du groupe n’a jamais eu autant de sens qu’en ces temps troublés où tout le pays a quelqu’un à pleurer ou un rêve à enterrer.

« Jwi lavi w frÈ mtout tan w ka viv
Bouske lavi, defwa tou konn detwi lavi
Ou we jou w viv
Ou pa konn ki jou wap mouri
Jodia kout kon bout jup
Fome l dous dous tankou yon bout kann (2 fwa) »

Ce 17 février, Fantom, qui est hospitalisé au moment où ces lignes sont écrites, échappe de peu à une mort par électrocution. Il a heurté un câble électrique alors qu’il performait sur le char du groupe pendant le carnaval.

Le carnaval pour Barikad Crew est un moment spécial. Le groupe a de bonnes méringues, des vidéoclips extraordinaires, mais aligne de mauvaises prestations ‘lives’ pour ce rendez-vous important. Soit la sono manque, soit le groupe traîne un déficit de jeu d’ensemble, soit il n’a pas la cohésion pour bien faire pendant les trois jours sur le parcours.

Qui ne se souvient pas de Papa K-TAFALK descendu du char de BC pour prendre la tête d’une véritable bande à pied et conduire ses troupes sans sonorisation vers un passage remarqué au carnaval…

De Fantom, les observateurs attentifs disaient qu’il a pris le lead du groupe cette année et voilà qu’il finit à l’hôpital. Dimanche, premier jour gras, les journalistes de Ticket avaient remarqué qu’il demandait d’arrêter la musique pour obtenir les salutations du public en hommage aux autres musiciens du groupe. « Ceux qui resteront avec vous si demain je meurs », disait le fils de Solange, Nèg kò VÈT la.

Pour rendre hommage aux victimes du 17 février, le gouvernement a décrété trois jours de deuil national. Les victimes auront des funérailles nationales. Encore des funérailles spéciales pour des morts liés à BC, à ces messieurs abonnés aux tragédies.

Le troisième jour gras sera spécial cette année : le gouvernement annonce un défilé en silence. Une première en Haïti. Tout le monde devra s’habiller en blanc. Nombreux auront leur mouchoir rouge. Rouge comme emblème de ralliement à la couleur fétiche de Barikad Crew. Rouge pour que le sang de la vie triomphe sur la mort.

Frantz Duval

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