De la réforme policière à la réforme de l’État

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Le débat sur la professionnalisation de la Police nationale d’Haïti (PNH) traite d’une question qui se pose mal et occulte les questions qui se posent. Est-ce que la PNH peut remplacer une force armée (classique) ? Le débat n’a pas lieu d’être immédiatement sur ce sujet, vu les contraintes et les handicaps de tous genres qui s’y opposent. Ce qui importe de nos jours, c’est de se demander si, encore une fois, la PNH n’est pas en train de prendre un chemin différent. Y a-t-il de quoi s’alarmer quant aux défauts de fabrique qui caractérisent le fonctionnement et le processus de  restructuration de la PHN ? Pour marquer les 19 ans de l’institution qu’il dirige, dont l’effectif est passé de 10 106 à celui de 11 228 membres, le directeur général Godson Orélus, critiqué par les opposants à cause de l’utilisation abusive de gaz lacrymogène contre les manifestants par la police, a dressé un bilan sommaire basé sur l’amélioration du climat sécuritaire dans le pays, le renforcement de ses capacités opérationnelles du point de vue de la surveillance des eaux territoriales et la poursuite du processus d’épuration (vetting).

On sait bien que l’image – fort contrastée – de la police sous surveillance internationale ne peut pas s’améliorer à grand renfort de statistiques. L’insécurité est souvent liée à des problèmes politiques ou  de mauvaise gouvernance. Bien plus, ce sont souvent les mêmes critiques, les mêmes arguments négatifs et les mêmes insatisfactions qui reviennent en des discours et des constats légèrement modifiés. Entre autres choses, on y voit se développer un intérêt obsédant pour des problématiques et des enjeux (la lutte contre le trafic de la drogue et la criminalité, les abus d’autorité, l’indépendance politique) où nous pouvons reconnaître les thèmes politiques de l’après-Duvalier. Ce qui est déjà beaucoup dans ce pays gangrené par toutes sortes de problèmes de leadership.

Tous ceux qui nous gouvernent ainsi que ceux qui prétendent à la succession de Michel Martelly seraient bien inspirés de renforcer et d’appuyer les projets à moyen terme de réforme de l’institution policière qui est confrontée, elle, à des problèmes graves en matière d’effectifs, de coaching, de planification stratégique et d’instruments de travail.

Ainsi, la vraie condition pour que notre police ne soit pas continuellement menacée d’éclatement, de discrédit, de politisation ou de déstabilisation, c’est la règle de la triple réforme qu’il faut appliquer en toutes circonstances. Réforme de l’appareil judiciaire et pénitentiaire,  réforme des institutions politiques et gouvernementales, réforme des normes constitutionnelles et légales. Réforme de la PNH et, totalement inexistante, réforme de l’État ont, jusqu’à Jean-Claude Duvalier, prétendu être investies de fonctions décalées.

Toutes ces réformes sont liées. L’efficacité et la professionnalisation de la PNH, encadrée par la MINUSTAH ne sont pas possibles sans un appareil judiciaire performant, respectueux des normes légales. On semble l’oublier. On semble négliger la responsabilité cardinale de la justice à cet égard. S’il  faut des policiers responsables, il faut aussi des juges honnêtes. C’est une chaîne. Où en est-on avec le vetting de nos juges au niveau du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ)? La question est ici importante. Comme d’habitude, pour la justice et pour la police, l’organisation des prochaines élections va servir de test et de baromètre  pour évaluer leur neutralité et leur maturité ou le contraire. Les efforts de redressement du pays renvoient donc à un accompagnement interinstitutionnel. Les responsabilités sont partagées. Dans les domaines de la sécurité, du maintien de l’ordre et des modes de fonctionnement (conditions désavantageuses de vie des policiers, administration défaillante, insuffisance curriculaire et comportements répréhensibles), et en dépit des déclarations officielles pompeuses, on ne peut pas sous-estimer les énormes difficultés et défis. Le risque de surchauffe est réel sur ces trois sujets.

Pierre-Raymond Dumas

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