Les malades mentaux autour de nous…

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“Kè poze, tèt poze”, ainsi résonnait le slogan mobilisateur de l’année dernière à l’occasion de la journée mondiale des maladies mentales. La première dame de la République, Sophia Martelly, avait attiré l’attention des citadins sur les malades mentaux qui errent encore dans les rues de Port-au-Prince. Récit à la première personne du singulier.

Un fou qui fait le clown pour trouver sa nourriture aupreè des marchandes

Ils sont partout les malades mentaux. Je les rencontre à l’entrée des hôpitaux, des écoles, des églises, près des cimetières, dans les marchés, devant le palais national, près des bennes à ordures aux coins des rues. Un simple coup d’oeil me permet de voir qu’ils sont nombreux à arpenter les rues de Port-au-Prince, trimballant des mallettes de voyage bourrées de haillons. Ils sont toujours en partance, ces gens qui racontent qu’ils vont quitter Haïti d’une minute à l’autre. Parmi eux, se retrouvent des jeunes qui se prennent pour des rastas ou des rapeurs en mal de public.

L’esprit troublé

En me rendant au journal, j’ai croisé, au Bois-Verna, un jeune au pantalon tombant – très à la mode de nos jours-, il a le derrière à l’air. Les yeux exorbités, il déambule en chantant du rap à tue-tête. Il passe devant les véhicules sans prêter attention. De peu, un chauffeur l’aurait renversé.

Vêtements déchirés, cheveux crasseux sous un béret, démarche dégingandée, il circule, ce jeune en détresse.

J’estime que celui qui est troublé, celui qui souffre dans son esprit et sa chair a besoin d’être soigné. Des soins pour son bien-être. Cet état de santé s’harmonise avec le physique et le mental. Plus vulgairement, on admettra après l’Organisation mondiale de la santé (OMS): « Pas de Santé sans santé mentale ».

Mais dans un Etat sans politique de santé mentale, les dérangés, les déjantés logent à l’enseigne des cas perdus.

J’avais croisé Kerline, une patiente bien en chair, au centre hospitalier universitaire de psychiatrie Mars et Kline, le jour où madame Martelly avait rendu visite aux patients à la rue Oswald Durand. Ayant abordé la jeune femme, elle m’a raconté comment, dans son quartier, les gens la stigmatisaient, la traitant de folle. « Kèlin moun fou » était devenue son sobriquet. Des hommes impétueux ont essayé de la violer. Son enfant, sept ans, était traumatisé face aux abus que sa mère subissait à Carrefour-Feuilles, un quartier populeux au sud de Port-au-Prince. Il a fallu l’intervention de sa grande soeur, un agent de la Police nationale d’Haïti, pour mettre fin à ses tourments. Le cas de Kerline ressemble à des milliers d’autres qui illustrent l’image d’une société sans pitié pour ceux qui sont accablés sous le fardeau de la vie.

Sans le secours d’un parent, Kerline aurait pu être un cas perdu. Elle ne fait plus d’aller-retour entre le centre psychiatrique et sa maison. “Tout est sous contrôle”, dit-elle, faisant par là référence aux médicaments qu’elle s’administre selon les prescriptions du médecin. Mère célibataire, elle a réorganisé sa vie aux côtés de son fils et s’adonne à des activités commerciales pour subvenir aux besoins de son foyer.

Mais qui se soucie du jeune au regard vitreux du Bois-Verna, le cul à l’air? Est-il sans mère, sans père. N’a-t-il point de repère? Lâché dans la nature, il se laisse aller autant que des jeunes de son âge et de nombreux adultes décatis et poussiéreux qui errent par les rues.

Affublée en bonne sœur, cette femme annonce le retour imminent du Christ Claude Bernard Sérant

A l’avenue Magny (Kafou Tifou), une femme, affublée d’une robe blanche sur la mode des bonnes soeurs, annonce, sous la chaleur suffocante de midi, le retour imminent du Christ; elle appelle à la repentance. Accrochés sur sa longue robe qui balaie l’asphalte, des cartons graffités et bourrés de revendications attirent l’attention.

Vingt-sept psychiatres pour un pays

Je constate que beaucoup de personnes souffrant de troubles mentaux chez nous ne sont pas violentes. Elles ne brisent pas les vitres des voitures ni n’agressent les passants avec des pierres; mais ce n’est pas une raison pour que les services publics spécialisés dans le domaine des soins mentaux oublient et négligent ces derniers.

En octobre de l’année dernière, à l’occasion de la journée internationale des maladies mentales commémorée en Haïti, il était question de mise en place de politique nationale de santé mentale. En ma qualité de citoyen, je m’adresse aux parlementaires: a-t-on pensé à renforcer le budget alloué au ministère de la Santé publique et de la Population pour que les hôpitaux et centres de santé publics puissent disposer de psychiatres et de psychologues?

On aura beau avoir de bonnes intentions, mais la réalité reste ce qu’elle est. En effet, d’après le rapport 2011 sur le système de santé mentale en Haïti, il n’existe « que 27 psychiatres pour tout le pays. Dans un pays de 10 millions d’habitants environ 70%, soit 19 d’entre eux, exercent exclusivement dans le secteur privé ou pour une ONG et 30%, soit 8, travaillent dans les structures publiques et privées. »

Depuis le séisme du 12 janvier 2010, j’ai comme l’impression d’assister à une montée en flèche du nombre de malades mentaux dans les rues de Port-au-Prince.

D’après le Dr Louis Marc Jeanny Girard, directeur du Centre Mars et Kline, que j’ai rencontré à deux reprises à la rue Oswald Durand, «après le tremblement de terre, le centre psychiatrique a reçu au moins 28, 5 % de la population adulte qui ont présenté des syndromes post-traumatiques. 15% présentaient des symptômes dépressifs majeurs ».

Nous sommes dans une République qui cherche sa voie. Aussi avons-nous pour devoir de prendre en charge nos malades mentaux. Ce sont des êtres humains ! Ils font partie de la société, ils font partie de nous-mêmes et nous renvoient une image d’Haïti qui a fermé son coeur et ses yeux sur des hommes, des femmes et des enfants en difficulté.

Claude Bernard Sérant

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